29/08/2008

maërl (polar. Chapitre 1)

1. Je cherche après Titine (oh, pardon, Bécassine).


La Bretagne regorge de 3 richesses exceptionnelles: ses paysages, magnifiques, ses voisins, soit magnifiques, soit abominables, tout l’un ou l’autre, et ses artistes et autres bénévoles, si nombreux que chaque pierre, chaque fleur, chaque jardin original, chaque calvaire transversal, chaque chemin de randonnée, chaque sentier des douaniers, témoignent de leur présence et de leurs passages renouvelés.

La Bretagne regorge de faits divers, mais encela n’est-elle pas différente des autres régions de France, et du monde, chaque être humain pouvant cacher dans son histoire apparemment sans histoire un événement sordide. Les livres abondent là-dessus, des nouvelles affaires criminelles en Côtes d’Armor jusqu’en toute une collection de régions.

Et ma propre histoire, qui commence chez un voisin que j’aurais préféré ne pas connaître, et qui s’est installé là après moi, comme tous les parigots et les anglishes du hameau, commence en ce moment sa période saignante.








“Vous les avez vus ?
- Qui ?
- Les Miaou.
- Non. Pourquoi ?
- C’est bizarre. Tout est ouvert chez eux. Leur voiture n’a pas bougé. Et on ne les trouve nulle part.
- Ils sont peut-être partis faire un tour !
- A pied ?”

Effectivement, c’est bizarre. Michou Miaou, (Mimi pour les intimes), depuis qu’il a subi une opération du coeur, à 55 ans, a la démarche pénible et chavirée des grands accidentés à la mobilité réduite, qui ne lui permet pas d’envisager d’autre déplacement que de sa porte à son portail.

A-t-il jamais su d’ailleurs que ses jambes pouvaient le porter au-delà du siège de sa voiture ?

A 55 ans, il paraît plus vieux que les vieux que chantait Jacques Brel, qui vont du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil, enfin du lit au lit.

A-t-il jamais eu un coeur aussi ? Ben oui, mauvaise langue, puiqu’on te le dit, qu’il en a été opéré.

Michou de loin possède presque la démarche inoubliable de Charlot. De loin, il passerait pour amusant. Hilarant. Clownesque. Gentil. Triste. Tragique.

De loin, il fait pitié ! De près, il fait horreur ! Marqué par les excès d’alcool et de méchanceté. Visage porcin. Yeux rapprochés. Peau grêlée.

Le pire, c’est quand il se met à parler. Ou plus exactement à vociférer. Emettre des sons de chaînes mal huilées, d’huile de vidange, de tirettes, de tinettes, de castagnettes mal accordées. Des borborygmes. Des aboiements. indéfinis. Indéfiniment.

Voix aigrelette. Voix fausse de fausset. Haut perchée. irritante. Capable de transformer le moindre voisin qui la subit en ennemi.

Tabouret de bar, brève de comptoir, pilier de bistrot, grenouille de bénitier, il est tout à la fois quand il parle.

Encore plus quand il rit.

Rires gras, rires bêtes, rires cyniques, qui n’épargnent personne.

La voix, lorsqu’elle est ainsi marquée, suffit-elle pour construire, conduire, une personnalité ?

J’imagine les quolibets dont fut victime le Mimi à l’école.

Caractère mal trempé. Railleries non digérées. Voilà de quoi transformer l’innocent garnement, plein de rêves de douceur et de tendresse, en revanchard aigri.

Il lui faut un bouc émissaire.

Ce sera moi.

Car l’histoire qui va suivre n’est-elle pas qu’une suite de malentendus ? D’erreurs sur la personne ? De jugements hâtifs et erronnés ?

Comme toute histoire, depuis le début des temps.

La plus célèbre, Jésus.

Les plus meurtrières, les “victoires” (car peut-on parler de victoire au nombre de morts). Azincourt. Austerlitz.

Azincourt n’est pas une victoire ? Ah si ! Forcément ! Pour quelqu’un !

Moi je ne sais pas. Je n’y étais pas. Mais Bernard Coat, le Don Quichotte de la Mancha del Armore, le mari de la fée Morgane, vous la racontera mieux que moi.

Moi, la fée Viviane, que Michou Miaou a prise pour la perte de ma tranquillité pour une méchante sorcière..

Moi, la fée Viviane, défenseur de toutes les causes perdues.

Le destin ne dépend-il que d’erreurs et de détails ?

Les moqueries d’enfants ne sont-elles qu’un détail ? Des parents attentifs, un enseignant consciencieux, auraient-ils pu empêcher le massacre ? Apprendre le respect de la différence ?

Blacks, blancs, beurs, voix claires, voix chaudes, voix suaves, voix sucrées, voix aigrelettes, tous égaux !

Michou Miaou accepté dans son intégralité !

Et 50 ans plus tard, le drame n’aurait pas eu lieu...

Pas avec un Mimi capable de tisser des relations de voisinage cordiales, bienveillantes.

Hélas, il n’y eut personne pour arrêter les sarcasmes...

Michou a continué sa route, ruminant, remuant ses pensées de vengeance.

Mais contre qui ?

Titine, sa concubine, ne le lâche pas d’une semelle.

Moins gênée par la voix qu’intéressée par le reste de la personne. Ou plutôt ce qui va avec. Qui comble sa solitude. Et les trous de son budget.

Elle veille sur sa source de revenus. Elle entend bien profiter le plus longtemps possible de la pension d’invalidité. Elle gère les dépenses. Elle s’occupe du ménage.

Ainsi va la vie d’une femme au foyer.

Orient ou occident. Caverne, caserne, casbah, case, cabanon, cabane. Toutes habitations confondues. Et même villa. Comme ils nomment leur logement. Parpaings érigés en murs. Camouflés d’une couche de ciment couleur neutre. Pas kaki, mais presque. Un blanc pas très net.


L’important, chez eux, c’est le vernis. Même écaillé. Même éraillé.

Chez eux, surtout, ne pas gratter.

Surprise garantie désagréable. Nauséabonde même. Comme les odeurs de l’usine qui se traîne derrière leur butte, l’usine de maërl. Outre ses effluves, cadavres de mollusques et autres crustacés en décomposition, elle nous gratifie de ses particules sableuses, multiples, envahissantes, poussières dont on ne vient jamais à bout. De ses bruits sourds et crispants de déchargement et de traitement, surtout quand le vent vient d’ouest. Hélas, ici, c’est le vent dominant..

On dit qu’ils pètent plus haut qu’ils ont le cul.

Dans les romans d’Agatha Christie ou de Marie Higgins Clark, lui aurait pensé à la mettre à l’abri au prix d’une bonne assurance vie. Ou elle l’aurait fortement suggéré. Et elle aurait fini par se débarrasser de lui. Mais là, ils ont disparu tous les deux. Si ce pouvait être vrai !

Car la femme, bien que beaucoup plus jeune, en meilleure santé physique, n’en est pas moins aigrie, médisante, malfaisante.

Elle cache sa laideur sous des couches de maquillage. Elle soigne sa ligne. Seul élément qui peut l’avantager. Dans un monde devenu androgyne. Sous l’effet des dictateurs de la mode. Qui plient à leurs caprices tous les assoiffés de reconnaissance universelle.

Elle confie ses cheveux deux fois par semaine au coiffeur. Qu’elle insultera si le maniement des ciseaux, du peigne, de la teinture, des rouleaux, de la laque, n’ont pas donné les résultats escomptés, probants. Elle est bien sûr blonde décolorée, blonde platinée, casque d’or.

Elle s’habille , se bijoute. Se pare d’attributs multiples en toc massif. Ils rehaussent son sentiment de supériorité triomphante. Regard hautain. Menton en avant. Coq de basse-cour. Paon de zoo. Faisan d’élevage.

Mais ce qui a triomphé chez elle, c’est la bêtise.

N’est pas Marylin, Simone, Madona qui veut.

Titine et Michou Miaou forment un couple parfait.

Un couple qui s’entend, qui se complète.

Titine n’a aucun intérêt à occire Michou.

Mais parfois, la soif d’argent facilement gagné est plus forte que la raison.

Titine n’est pas raisonnable. Elle est bête.

Peut-être va-t-elle reparaître en cachant une culpabilité flagrante sous une overdose de crèmes, de poudres, de fars, de rimmels.

Jean-Yves Guayard qui sait si bien estimer à qui il a affaire ne s’en remettrait pas.

Car Jean-Yves Guayard est imbu de sa personne.

Et il est habituellement sourd, ce qui explique qu’il supporte bien Michou. Et aujourd’hui inquiet. Ce qui explique qu’il consent à m’adresser la parole.

Il approche de sa 85ème année et s’accroche désespérément à ses habitudes. Toutes celles qu’il peut attraper, récupérer, récurer.

Et il a l’habitude de se réveiller après son voisin en hiver. De l’entendre lui parler de la pluie et du beau temps quand il met le nez dehors.

La route et leurs jardins les séparent, et l’un domine l’autre, car le terrain se manifeste ici avec une sacrée pente. Mais la vallée amplifie les voix, aucun bruit n’en perturbe le son, si peu de voitures fréquentent cette vicinale communale transversale.

Alors, ils communiquent, sans problèmes, la crécelle se met en branle, et ne se gêne pas pour lancer des ordures, des insanités, sur tout le voisinage.

Mais aujourd’hui, Jean-Yves Guayard n’a entendu que le bruit d’un tracteur, de la voiture du facteur et de la fourgonnette de la boulangère, de deux scooters, d’une mobylette, d’un troupeau de goélands, d’un couple de tourterelles, d’un rouge-gorge, d’une meute de chiens, ceux d’un chasseur, plus haut, enfermés.

Il n’a pas entendu Michou Miaou.

Mais il a vu sa porte ouverte.

“ Et leur chien ?”

Car les Miaou possèdent un chien. Une brave petite bête. Câline et tout. Le sosie du Milou de Tintin. Fox-terrier paisible et attachant. Qu’ils traitent comme leur enfant.

Ce qui me laisse à penser qu’ils ne sont finalement pas aussi méchants qu’ils en ont l’air.

Et cette méchanceté ne vient-elle pas chez eux d’un profond mal-être ? D’un insupportable, intolérable ennui ?

Ne suis-je pas devenue la raison de vivre, le projet, le but de leur existence, la récréation, le divertissement, l’occupation essentielle de journées trop mornes ?

Les Miaou s’ennuient. Ils ne sortent guère. N’ont pas d’amis. Pas d’autres activités qu’un entretien succinct de la maison et du jardin. Juste la télé. Aucune passion. Même pour le foot. Bien qu’ils connaissent et commentent avec Jean-Yves Guayart tous les résultats. Puisque c’est dans l’air du temps. Comme la météo. Pas même pour l’actualité. Qu’ils regardent blasés et passifs. Ni pour la musique. Alors qu’il se déclare professionnel. Et massacre consciencieusement la grosse caisse qui a la malchance de partager son univers. Au grand dam du quartier.

“Leur chien a disparu également.”

Jean-Yves Guayard donc évite de m’adresser la parole. Depuis que l’autre s’est installé là. Et qu’il a décidé que ma tête ne lui revenait pas. Car avant, entre voisins, c’était le paradis. L’enfer de Sartre, ce sont les autres. Le mien, c’est un seul autre. Arrivé il y a moins d’un an.
Et disparu depuis quelques heures.

Mais aujourd’hui, Jean-Yves est trop inquiet. Il a besoin d’une trêve. Il a posé les armes. Baissé la garde. Mis fin provisoirement aux hostilités. Il ne me regarde plus comme un monstre. Une fada. Une anomalie.

Je pourrais en ce moment poser la première pierre de mon palais idéal du facteur Cheval.

Il ne m’empêcherait pas par tous les moyens.

Il a besoin d’être rassuré.

“Ils font peut-être une sieste ?
- A cette heure ? La porte grande ouverte ? “

Jean-Yves Guayard connaît tout de ses voisins.

Rien ne lui échappe.

Il n’a pas pour rien navigué sur toutes les mers et scruté tous les horizons. Si ceux-ci se sont rétrécis à un creux au bas de la vallée, (rétrécis, mais quand même, pas au point de ne pas se sentir privilégié, quand on compare avec le reste du monde), il n’en a pas pour autant perdu l’acuité de son regard. Un mouvement, une lumière, un frisson dans les arbres, qu’il n’aime pas beaucoup car ils lui bouchent la vue et salissent sa pelouse aussi nette qu’un pont briqué, un rien le met en alerte.

Je suis bien payée pour le savoir.

Il suffit que je fasse mine de déplacer un piquet, une motte de terre, une poussière, une toile d’araignée, une étoile de toiles, de secouer des tapis, d’étendre du linge, et je le vois qui monte, qui aborde la pente, qui la franchit hardiment, gaillardement, attiré comme une mouche, tiré par la force irrésistible d’une insatiable curiosité.

Avant, il n’hésitait pas à me poser toutes sortes de questions.

Enquête directe, serrée.

Il en profitait pour tenter d’influer sur mes décisions,. Il voulait que je peigne mes volets en blanc. Que je pose des rideaux à mes fenêtres. Parce qu’ici, c’est comme ça. Il semblait m’aimer bien, à cette époque. Tenir à ce que je m’intègre au village. Donc, à ce que je lui ressemble le plus possible.

Il me prodiguait force conseils. Pour passer la faux dans le lopin des fougères. Pour éliminer les mauvaises herbes. Pour éloigner toute faune. il m’évoquait le temps béni où mon bois n’était qu’un pré tondu et retondu. Où ma terre nourrissait les taureaux de Mazéro. Le vieux fermier a abandonné ses élevages. Il a loué à un cultivateur qui s’est essayé avec succès aux haricots cocos. Le sol était riche. Mais les multiples pentes qui se succédent, se croisent, le ruisseau en ravin, rendaient l’usage du tracteur difficile, dangereux. Jean-Yves Guayard regrettait que la nature ait repris le dessus. Moi, je ne pouvais que m’en réjouir. Mais je gardais mon petit bonheur pour moi. Il ne valait pas se fâcher avec un voisin pour si peu. Pour autant.


Et puis, il a suffi que l’autre vienne et lui fasse part de son exaspération ! Jean-Yves Guayard, qui vivait en paix avec moi, s’est mis en tête que son esprit de tolérance était une faiblesse. Il avait trop longtemps accepté l’inacceptable. Qu’un pré se transforme en bois. Un tronc en silhouette. Une femme en forestier ! Jean-Yves Gayard a continué à venir voir, mais quand j’avais le dos tourné.

Il faut dire que Jean-Yves Guayard n’a que peu d’occasions d’exercer son sens aigu de l’observation et son esprit acerbe, le hameau n’offrant que peu matière à événement. L’événement donc, si l’on excepte la télé et le chant des oiseaux, il faut aller le chercher, voire le susciter.

La femme de Jean-Yves Guayart se montre plus effacée, se montre, pour tout dire, très peu.

Elle n’a jamais quitté son village natal. Elle n'a quitté le foyer de ses parents que pour traverser la route communale, s'installer juste en face ( où elle habite toujours), le lendemain de son mariage.

Elle brique, elle astique, elle frotte, elle trotte d’une pièce à l’autre, depuis 60 ans.

Lui brique son jardin.

Occupant une longère un peu plus haut, leur fils. De l’autre côté de la route, vers le port, la maison de leur fille.

Les Guayard possèdent une voiture aussi, qu’ils sortent le dimanche, pour se rendre à la messe, et le vendredi, pour les courses.

Petites boîtes très étroites, dixit Bob Dylan via Graeme Allwright. Est-ce ainsi que les hommes vivent, ajouterait Louis Aragon repris par Georges Brassens. Le monde est petit. Brassens est d’ici, de Lézardrieux. Enfin, il a une maison ici. Sarraute, à Lanmodez.

Mais que sont devenus Michou et Titine Miaou ?

Ils étaient bien présents les jours précédents et l’on n’entendait qu’eux.

Car Jean-Yves parle bas. Jean-Pascal Sava, logeant plus haut, ne parle pas, tout occupé qu’il est par la rénovation de sa maison. Noémie Mathi, dans la sienne toute en longueur, barre en travers de la pente, adossée aux bruits qui viennent d’en bas, est comme dans une bulle. Voici le voisinage au complet, ou presque.

Il fut un temps où Michou prenait volontiers l’apéro chez Jean-Pa.Il y allait bien évidemment en voiture. Un champ séparait leurs maisons. Il y avait 100 mètres à traverser,. Il lui était impossible de les accomplir à pied. Voilà peut-être ce qui expliquait ses problèmes cardio-vasculaires: il n’avait aucune notion de l’effort physique.Quant aux petites cellules grises, dirait Hercule Poirot, elles n’ont jamais fonctionné.

Jipé, bien que chasseur, prône la paix des ménages, des villages, des voisinages. Il déteste les histoires, les bagarres, les commérages. Il aime se montrer serviable, et, par dessus tout, sa tranquillité. Il n’arrive pas à comprendre qu’on puisse se tirer dessus, entre voisins. On n’est pas des bêtes.

Je lui dis que les bêtes ne sont pas si bêtes, qu’on pourrait souvent les prendre en exemple. Mais Jipé, chasseur, ne peut pas regarder les pigeons, les renards, comme des exemples. Comment trouverait-il le courage d’appuyer sur la gâchette s’il lui venait à l’idée que ces animaux qu’il tue si facilement peuvent se comporter plus humainement que bien des hommes ? Sinon, on lui donnerait le bon Dieu sans confession, sans concession, sans hésitation.

Il fut un temps où, demeurant en hauteur par rapport à Jipé, je ne manquais pas de remarquer l’omniprésence du voisin haïssable, méprisable, déplorable, d’un Michou seigneur du moyen-âge, allant et venant comme chez lui, comme en pays conquis, me jetant des regards lointains mais efficaces de méchanceté, des regards qui tuent, me montrant du doigt, comme une incongruité dans le paysage, et j’attrapais au vol, surtout quand le vent soufflait d’ouest, des mots comme des battes, des baffes, des balles, meurtrières, la connace, l’abrutie, la dingue, la pute.

Jipé se tortillait, mal à l’aise. Ses discours concernant l’entente cordiale entre hommes de bonne volonté en prenaient un coup. Car il n’osait pas protester contre les sarcasmes que, l’alcool aidant, Michou, cul et chemise, laissait déborder, déferler, tenir entièrement lieu de conversation. Et dont j’étais, pour des raisons qui m’échappaient, le principal sujet.

Il n’ignorait pas pourtant, le Jean-Pa, voisin sympa, que je ne resterais pas sans réagir.

Il tenterait de temporiser, proposerait une table ronde pour se faire pardonner ses petites lâchetés. Une table ronde à une descendante des chevaliers. Moi, la fée Viviane, à table avec un Mordret, un Va Dor !

Au grand dam du Jipé, j’accepterais. Pendant des semaines, je le tarabusterais pour qu’il joue jusqu’au bout le rôle qu’il avait rêvé de super médiateur.

Dans la réalité, il lui fallait affronter les railleries de son mentor, et ses rires tonitruants, à l’idée loufoque de réunir le jour et la nuit, la lune et le soleil, la rose et la ronce, la fée et le félon, évidences qui lui seraient resservies à répétition et sur un mode moins poétique par l’autre.

Pourquoi Michou a-t-il cessé ses visites à Jipé ? Celui-ci ne m’a pas mise dans la confidence de l’évolution de leurs relations. Et depuis quand ? Cela a-t-il un rapport avec la disparition du couple Miaou ?

“Vous avez interrogé Monsieur Sava ? dis-je à Jean-Yves Guayard.
- Je n’ai pas réussi à le voir.
- Il n’est pas chez lui ? “

Je me pose ces questions car un doute m’assaille. Peut-être n’ai je pas suivi l’état des relations, et n’ai-je pas été mise au courant d’une réconciliation aussi soudaine que la rupture qui l’a précédée. Peut-être Jipé est-il passé pour une raison inconnue de moi-même chez Michou, et l’a-t-il emmené comme il lui est arrivé déjà dans une journée inoubliable de pêche en mer. Oui mais cela n’explique pas la porte grande ouverte. Et Jean-Yves Guayard m’apporte une autre réponse:
“Il n’était pas dehors”.

J’avais oublié cette particularité d’ici, où l’on ne pénètre pas chez le voisin, si l’on a le désir de le voir. Mais où on le guette, on l’attend, on l’interpelle, au bord de son jardin. Les voisins se situent dans les no man’s land qu’ils évitent de franchir. Comme si le statut de voisin apportait l’avantage de la promiscuité et l’obligation de garder la distance.

Jean-Yves Guayard n’a jamais reçu Michou Miaou chez lui. Il n’avait pas pu éviter de tourner la tête de temps en temps vers sa silhouette parfaitement dessinée dans la propriété de Jean-Pascal Sava, parisien. Cette différence profonde dans leurs modes de vie aurait pu déterminer une fracture insurmontable entre eux. Leur haine pour ce que je représente a dû gommer cette différence. C’est ce que je suppose.

Je me sens, moins emprisonnée de coutumes, règlements, préjugés et tabous que Jean, devenir indispensable:
“Je peux aller sonner.
- Si ce n’est pas vous déranger.
- Je ne demande pas mieux que de vous rendre service.”
Jean-Yves Guayard ne dit mot. Il ne lui est pas possible d’avouer que j’ai été jugée définitivement asociale par son cercle de natifs, conforté par l’étranger, oiseux, oisif, proche de la banlieue parisienne, et vantard, Michou Miaou.

Jean-Pa est parisien et retraité, muni, nanti, d’un solide passé d’ancien patron bien comme il faut, sous tous rapports. Michou, pour les bretons de souche, c’est du même parigot. Val d’Oise, Oise, Méru, Mérule, c’est Paris, c’est le Nord. L’un dans le cablâge, l’autre le matrimonial, c’est du pareil au même. Kif-kif. Après tout, il s’agit dans tous les cas de tisser des liens. D’établir des connexions.

Michou ressemble, par sa corpulence, au célèbre Michou de Paris. Le Michou bleu. Comme un schtroumpf. Celui qui passe à la télé. A entendre Michou Miaou, sa célébrité dépasse largement celle du schtroumpf Titi. Personne n’ira vérifier. Il ne cesse de rappeler, mieux, de suggérer, une place enviable voire prestigieuse dans la catégorie cadres supérieurs frôlant le PDG et des rentes non négligeables qui vont avec. En bref, il a le bras long et les poches cousues d’or.

C’est ce que répète Noémie, l’autre voisine, une parisienne aussi, mais plus modeste. Enfin, dans ses propos.

Elle a pour elle cependant la santé. Elle dépasse allègrement les 90 berges. Vive, alerte, dynamique. Elle monte la pente comme une jeune fille sportive, en courant, pas même essoufflée.

Est-ce le climat qui rend les femmes si résistantes ? Les hommes moins. "Trop souvent au bar" explique-t-elle. Son fils a fait construire dans le champ d’à côté. Il a pris sa retraite et un retrait complet du reste du monde. Il ne sort que pour faire les courses. Il me salue toujours très courtoisement.

Je traverse le champ, un hectare nu et vert, sauf quand le blé mûrit ou que le colza monte, sauf cette année le miracle du coquelicot, du bleuet et autres fleurs sauvages, qui le transforme en tableau impressionniste. Pour arriver à l’allée que Jipé a bétonnée,gazon tiré au cordeau , pas une herbe qui dépasse, rappel des tristes banlieues, des parkings gris en guise d’espaces verts, A sa porte transparente de verre telle une villa contemporaine. La maison bretonne a subi des transformations, et ressemble davantage à un appartement parisien. Seuls les murs ont été gardés. La maison a gagné en confort ce qu’elle a perdu en âme, en dédales, en rugosités.

Jipé entrouvre nonchalamment sa porte. Ma présence ne l’étonne pas: “tu rentres ?
- Pas le temps. Jean-Yves Guayard cherche les Miaou.
- Cela fait des semaines qu’ils n’ont pas mis les pieds ici.
- C’est ce que je pensais. Tu n’as pas d’idée où ils crèchent ?
- Aucune. Tu as vu chez Noémie ?
- Pas encore. Mais qu’est-ce qu’ils iraient faire chez elle ?
- Sait-on jamais !”

Jipé est-il informé de quelque chose que j’ignore ? De nouvelles alliances se seraient-elles établies dans le hameau sans que j’en sois avertie ? Je sais Noémie méfiante, proche de la paranoïa. Je sais Noémie bavarde. Je traverse à nouveau la route pour toquer chez elle. Il faut s’enfoncer sur le chemin perpendiculaire et ombragé par un talus qui la cache au monde entier. Avant la porte, il y a le portillon à ouvrir, s’il n’est pas enchaîné. Après la porte, il faudra trouver le prétexte pour prendre congé rapidement. Noémie est avide de visites.

Une heure et dix-huit au-revoir plus tard, je me suis enfin libérée et je peux faire mon rapport à Jean-Yves Guayard. Je suis en vue de sa maison. Il sort. Je n’ai rien pour le rassurer.

“Et les voisins du haut ?”
Un point pour lui. Je n’avais pas pensé aux autres voisins, ceux qui n’habitent pas notre ker, comme si le hameau était entouré d’une frontière invisible qui faisait d’eux des étrangers.

Mais je n’ai pas besoin d’aller enquêter jusque-là. Une voiture s’arrête à notre hauteur. Je reconnais la barbe débonnaire de mon beau-frère, Baron de Lanleff, qui monte vers nous une fois arrêté sur le bas-côté.
Il nous dit bonjour, et tout de suite, me raconte son histoire. Il travaille à la déchetterie de Paimpol, au compressage des cartons. Il s’en est assez plaint, l’hiver, de cette hauteur sur laquelle il reçoit le vent glacial, dans la cabine en courant d’air de son fenwick. Pour un vacancier, c’est un beau point de vue. Avec des trésors à récupérer. Pour lui, une fin de carrière, avant la retraite, et qui le gêle à une époque où l’on n’a plus le sang chaud, où l’on devient frileux.

“On a trouvé un cadavre, dans l’un des cartons, dit le Baron.
- Un cadavre ?
- Oui, d’abors, ce n’était qu’un soulier, d’homme... On en plaisantait. Un soulier qui s’était trouvé égaré dans les cartons. Mais en y regardant de plus près, derrière, y avait une jambe. Et dire que j’ai failli tout balancer sans vérifier davantage,
- Et ?
- La police est là: en fait, ce n’était qu’une partie de jambe. Et y paraît qu’on a retrouvé d’autres bouts du corps... découpés en morceaux.
- Quelle horreur ! Ils te suspectent pas ?
- Moi ? Ils évaluent que ça c’est fait dans la nuit, à une heure où y avait plus personne dans le coin.
- Et puis avec ce temps, même un voyageur irait pas se glacer par là. Alors, qu’est-ce qu’ils en disent ?
- Rien. Déjà, ils cherchent à qui tout ça peut appartenir.
- Ben justement, on a un voisin qui a disparu
- Pas ton...
- Si. Mais me regarde pas comme ça. C’est pas moi.
- Vous l’avez signalé ?
- Pas encore. On était à sa recherche.
- Je crois que je vais aller téléphoner à la police, dit Jean-Yves Gaillard, que je voyais soudain tout pâle.
- Viens boire un coup chez moi, propsai-je au beauf, en quittant l’autre.
- OK.
- Laisse pas ton estaf là. L’autre est encore capable de nous chercher des noises.
- Il a l’air bien sonné.
- Tu m’étonnes. Mais même sonné, je me méfie.”

La police est arrivée, assez rapidement. C’était des gendarmes auxquels j’avais déjà eu affaire, Une fois pour une histoire de flèche de caravane qui dépassait, et plusieurs fois pour menaces de mort, le voisin après l’apéro du midi et m’avoir coursée dans la pente qui avait menacé de raccourcir mon mari. Bon, c’était pas dit dans des termes insultants, mais ça avait un sens qui ne semblait pas pouvoir être discutable, me concernant, venant de lui. Les gendarmes avaient tiqué. Il avait fallu que j’en rajoute sur ce qu’ils me faisaient vivre et entendre depuis des mois, pour qu’ils commencent à comprendre. Un voisinage qui pâtine, quoi. Des trucs dont parfois on se demande qu’est-ce qui peut bien leur passer par la tête. Des haines terribles et qui finissent parfois à coups de haches ou de fusils, quand l’alcool en plus s’en mêle.
Le voisin qui, quand il me savait seule, passait et repassait devant mon portail fermé, et chantait la marseillaise. “égorger nos fils, nos compagnes” ou “qu’un sang impur abreuve nos sillons”, chanté par ce fauve haineux dont la vois déjà me hérissait, dans ce petit coin de campagne, moi, j’avais beau me raisonner, ça me faisait impression. Il y en avait une autre, aussi, qu’il sifflait. C’était pour qu’on se joigne tous à la révolution. Je le situais plutôt à l’extrême-droite, et je me demandais bien de quoi il s’agissait. Bref, je n’étais pas tranquille. Surtout qu’il m’avait promis qu’un de ces jours, ses gars et lui me feraient mon affaire (heureusement, je n’en voyais pas beaucoup, qui fréquentaient son coin).

“Je te sers une bière ?
- Oui, vas-y.
- T’es en congé alors ?
- Jusqu’à la fin de l’enquête.
- Vu le temps, ça tombe bien pour toi.
- Oui, mais vues les circonstances
- Qui a bien pu faire ça ?
- En tout cas, c’était bien trouvé. Si j’avais pas été aussi curieux, je balançais tout et on n’en parlait plus.
- Ben c’est l’emballeur qui a pas bien fait son travail. Il aurait pu vérifier.
- Dans la nuit...
- Et dans le froid...
- En tout cas, ça peut pas être une femme.
- Pourquoi ?
- Pour le fenwick. Y faut quelqu’un qui sache le conduire.
- Une femme, ça peut.”

Les gendarmes arrivèrent chez nous. C’était Gayard qui m’avait indiquée. Paraissait que j’étais la plus au courant de ce qui se passait dans le coin. Et que j’avais quelques comptes à régler avec lui: ça avait l’air de les intéresser. Ils étaient pas encore sûrs, mais il avaient retrouvé la 2ème chaussure, identique, dans la maison. Du coup, ça crééait des présemptions. Le mort aurait été tué “sur place”, puis emmené à la déchetterie. Mais pourquoi Paimpol ? Y en avait des plus proches... Le Baron susurra que Paimpol, c’était vraiment le plus désert. Cela supposait une grande connaissance du pays du, des criminels. D’ici aussi, pour savoir que leur maison n’était pas surveillée. En face, la nuit, tous volets clos, personne ne pouvait voir.

“Et vous, vous n’avez rien vu, rien entendu ?
- Je dormais.
- Au fait, les déchetteries, c’est pas trop non plus mon lieu de villégiature...
- Vous connaissiez celle de Paimpol...
- J’y suis allée rendre visite à mon beauf 1 fois !
- Lui la connaissait bien...”
Là, je crois que ça lui a fait comme un coup: j’ai cru que l’opinel allait sortir de sa poche. Il a réussi à arrêter le geste in extrêmis. Les bretons, faut pas trop les chatouiller. Les gendarmes, qui ne sont pas bretons, le savent. Et un Baron, c’est encore pire qu’un breton.

13:35 Ecrit par viviane rommelaere dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook

21/07/2008

Je revendique mon âge et je me sens vivre de mieux en mieux... malgré l'approche de la soixantaine et les problèmes vitaux qui se posent à la société et que je n'oublie pas

Je revendique mon âge: au fur et à mesure que je vieillis, je me considère dans le plus bel âge. Ce qui s'est passé avant, je m'en souviens toujours mais je n'en souffre plus. Ni certains drames de l'enfance, ni l'ennui d'un boulot monotone, ni la solitude d'un mariage raté, plein de passion et de bonheur au début, ni la dépression, les années de galères, car j'ai commencé à pardonner à tous ceux qui m'ont fait du mal, et à comprendre qui j'étais, et à redevenir moi-même.

Je me souviens aussi que lorsque j'avais 20 ans, j'écoutais volontiers les vieux me raconter leur vie. Pierre, l'ancien résistant qui m'en parlait pendant des heures dans sa boutique de chaussures, Marie, Josette. Et plus tard, lorsque j'ai déménagé, j'écoutais encore, Julie, qui se remémorait le bon vieux temps, Georges. Et aujourd'hui, je continue à entendre ces voix, Monique, l'ex-comptable de l'Abbé Pierre, Céline, la bretonne, ceux que j'écoute se rapprochent plutôt des 90 ou des 100 ans, et ils ont beaucoup de choses à me dire, à m'apprendre, encore.

Je ne termine jamais une journée sans un livre, non plus, roman, polar, auto-biographie (mais qu'est-ce qu'un roman ou un polar que l'histoire de sa propre vie, à lire entre les lignes). Je ne dormirais pas si je n'avais lu quelques pages, parfois le bouquin entier, et mes rêves ne seraient pas si beaux ni si riches. J'écris aussi, pour moi, pour ne pas perdre le fil, pour ne pas rompre le charme, pour inscrire quelques instants dans une éternité.

Pluie et vent sur Télumée Miracle, c'est aussi un partage, un plus vieux (d'autres fois, un plus jeune), à qui je vais rendre visite, et qui me conte son histoire. Et lorsque la beauté du texte, les mots inconnus, qui croquent sous la dent, les tournures de phrases, qui ont une saveur inhabituelle, s'ajoutent au plaisir d'un récit particulièrement enlevé, avec des descriptions qui m'en envoient plein les yeux, des sentiments qui me font chaud au coeur, des enseignements qui m'en apprennent un peu plus sur la vie et la meilleure manière de l'aborder, je suis comblée. Le livre doit toucher tous les sens, et celui-là me touche.





J'en livre un passage, dans les dernières pages (je l'ai terminé cette nuit):
"J'y ai un jardin de vieille, un petit réchaud à anse, une chaudière où je fais griller les cacahuètes que je vends sur la place de l'église. J'aime me lever avec le soleil, cueillir une pastèque, ramasser un coco à l'eau rafraîchi par la nuit, disposer mes cornets de cacahuètes dans un panier, le mettre sur ma tête, et m'en aller ainsi, crier, vendre dans la rue, et pendant que le soleil fait ses petites affaires, je fais mes petites affaires de mon côté. Les gens d'ici m'aiment bien, et je n'ai qu'à héler un négrillon qui passe et voici, il s'en va chercher de l'eau pour moi (...)
Nous n'avons, pour nous aider, pas davantage de traces que l'oiseau dans l'air, le poisson dans l'eau, et au beau milieu de cette incertitude nous vivons, et certains rient et d'autres chantent. J'ai cru dormir auprès d'un seul homme et il m'a vilipendée, j'ai cru le nègre Amboise immortel, j'ai cru à une enfant qui m'a quittée, et pourtant, sans trop savoir pourquoi, je ne considère rien de tout cela comme du temps perdu"
Simone Schwarz-Bart, guadeloupéenne.

09:30 Ecrit par viviane rommelaere dans Blog | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note |  Facebook

18/01/2008

Chacun devrait laisser son bilan-testament

Chacun devrait laisser son bilan-testament








Qui ne suis-je pas ? Un point dans l’infini.


Je suis donc encore moins qu’un point dans l’infini. Mais je pense. En France, nous avons eu Descartes. Ben on dirait pas. On dirait que nous avons oublié notre héritage culturel.

Montaigne, pour l’éducation, et Rousseau. Le siècle des lumières.

Nous avons eu 2 ministres de la culture: Malraux et Lang. Lang, plus pour l’esbrouffe. Peut-être.

Les présidents ont-ils les ministres qu’ils méritent ? Alors, nous pouvons citer De Gaulle et Mitterrand. Toutes opinions politiques confondues.

Cela reste bien sûr encore à prouver. Mais nous avons pris une dangereuse tendance. Celle qui consiste à donner son avis sur tout. Et surtout sur ce qu’on ne connaît pas. Sans chercher à prouver. Sans rien démontrer. Les français cartésiens ? Plus depuis longtemps, je crois.

La télé occuperait le quart de nos journées.

Nous imposons aujourd’hui à ceux qui viennent en France de savoir le français. Pas à tous, bien sûr. Aux plus pauvres. Egalité. L’immigration choisie.

De quel point de vue parlons-nous lorsque nous acceptons sans froncer les sourcils toute la panoplie de répression (mot qui se marie très bien avec régression) qui accompagne ce choix ? Nous en reparlerons.

Pour l’heure, nous sommes seulement un point, fragile et dérisoire.




2. Et si nous sommes français, nous devrions nous imposer d’’intégrer notre héritage culturel.

Et si, avant de m’interroger sur ce que savent les autres, j’organisais un bilan de mes propres connaissances ?

Et si je me posais la question de ma place dans l’univers.

J’ai presque 60 ans et de graves problèmes de santé. Graves, je ne sais pas (encore?) à quel point.

Je ne suis donc pas immortelle.

17:30 Ecrit par viviane rommelaere dans Blog | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note |  Facebook

 
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