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23/12/2014

Père Noël reviens

Père Noël, reviens !

   Le Père Noël arrête d’un coup ses rennes. En pleine forêt de cheminées, structures de pierre et de granit, parfois crémées de blanc, salies par le temps, surmontées de mitrons en terre cuite rouge.  Comme des bougies d’anniversaire. Celui de la naissance de Jésus, cette nuit du 24 décembre, peut-être. Arbres puissants et réguliers, singuliers. Cheminées. Il admire.

   Il s’interroge à voix haute,  un peu perdu, touché par l’âge et par la solitude. Il est devenu lent, et voûté. Il se dit qu’il n’a plus 20 ans et que le temps passe trop vite. Tête pleine de clichés. De repères.

  Ses doigts s’énervent  sur le tableau de bord du traîneau, il n’est pas encore bien adapté aux nouvelles technologies, au GMS et autres, contre lesquelles il  récrimine. Il est un peu bougon.

- Ah, Guingamp ! trouve-t-il enfin.  La rue des Ponts Saint-Michel…

   Il pose le pied sur l’une des toitures, toute d’ardoises vêtue. Son regard glisse le long des façades, qui s’élèvent sur 3 étages, ou 2, majestueuses, mais maltraitées, boursouflées, gonflées d’humidité. Des fenêtres s’imposent en plots géométriques de lumière, certains n’ont pas fini de réveillonner. Il sait qu’ici, aucun n’a participé à la messe de minuit. Ils sont 61% à vivre au-dessous des revenus imposables dans la ville, et dans la rue, plus nombreux qu’ailleurs. Mais ils ont la télé. Ils sont ouverts au monde dans leur vie repliée. Ouverts par procuration.  Plus bas bouillonne la rivière, jamais en repos, toute en courbes, qui se sépare, et forme un œil, en amande, tout au milieu. Mais qui voit l’île, même à traverser les 2 ponts tout proches ? Qui s’engage dans cette rue triste, dédiée aux banques, agences, et  dont les commerçants s’opposent à la mise en zone piétonnière ?

   Il évalue la cheminée la plus proche, sort et consulte son portable, qu’il  allume sur liste. Une seule occupante dans cet immeuble, une vieille dame. Elle s’est recroquevillée dans un sommeil soucieux.  Les autres, ceux de la rue, ses voisins, sont si loin. Elle écrit parfois dans son journal intime qu’elle a rarement rencontré  ville plus lointaine.  Elle se sent si seule.

   Il aimerait sourire de l’avoir sur son chemin. Il n’est  jamais sollicité  que par les enfants, de plus en plus jeunes, a-t-il remarqué au fil des ans, l’innocence se perd, au même titre que la foi. Mais les enfants sont plus gais, ils ont moins de passé. Les technologies ont construit un monde de plus en plus glacial, les relations sont des fils ténus. La dame est entourée d’ondes invisibles auxquelles elle ne peut se raccrocher : elle ne possède ni portable, ni ordinateur, ni facilité de déplacement. Problèmes de cœur, dans tous les sens. De moyens aussi, même si elle est propriétaire, et à quel prix. Et d’indifférence. Le quartier l’ignore. Il ne la voit jamais, quand elle sort péniblement pour les courses indispensables.  Ou elle ne les voit pas. Chacun est enfermé. La rue est terne. Et étroite. Pour les voitures qui la coupent à toute vitesse. Et qui effraient les piétons. Et il y a tant de silhouettes effacées et misérables.

   Il frissonne, de ce que devient le monde. Elle a été escroquée dans l’achat de ce dernier domicile, la veille d’un Noël vieux de 6 ans, et vit dans ce bâtiment d’apparence respectable, vénérable, mais bouffé par la mérule et les fientes de pigeons. Au premier étage, le seul encore habitable Mais pour combien de temps ? Il inspecte l’imposante cheminée qui se dresse devant lui. Il lui a été demandé d’intervenir. Mais que peut-il faire ?

   Que peut-il contre des promoteurs, des agents immobiliers, des notaires, des vendeurs sans scrupules ? Que peut-il contre la recherche du profit, l’individualisme ? Que peut-il pour les rêves, pour les braves ? Il cherche. Sodome et Gomorrhe.  Et s’il rappelait à la mairie que la mérule peut s’étendre à toute la ville ? A la société que c’est sur la capacité à protéger les plus fragiles qu’elle sera jugée ?

   Oui, je sais que le Père Noël n’existe pas. Je ne retombe pas en enfance. Je sais que sa croyance est maintenue pour des raisons mercantiles. Que sauveur est souvent synonyme de dictateur.  Que la solidarité se perd. Ou les liens.

   Mais Père Noël, reviens ! Réenchante mes illusions ! Ramène-moi  en arrière ! Et si tu ne peux rien y changer, trouve-moi l’investisseur qui rendra mon beau rêve habitable !!!

   Cela aurait pu être la Communauté de Communes qui  a entretenu  d’année en année l’espoir d’une opération réhabilitation, mais voilà, je viens d’apprendre que mon immeuble est une nouvelle fois abandonné par manque de scénario, et d’interlocuteurs,  et je me sens trahie. La société est en crise, la ville perd ses commerces, les projets n’affluent plus, hormis pour la prison et le château des Salles.

   Père Noël, donne-moi une chance d’être sauvée sans devoir passer châtelaine ou pire. Enfermée, je le suis déjà assez dans mes problèmes. Envoie-moi Don Quichotte, Arthur de Kaamelott, un indigné ou un simple quidam, mais envoie-moi quelqu’un pour dire, pour me sauver du désastre.

   Que peut-il faire ?

   Dans les jours qui suivent, l’Echo de l’Argoat, le Télégramme de Brest et Ouest France relatent que les pompiers ont été appelés dans la nuit du 24 décembre pour secourir le Père Noël, tombé à travers une toiture dont la poutre-maîtresse s’est effondrée sous lui. Quand ils sont arrivés, ils n’ont trouvé qu’une dame et des pigeons endormis, ou morts.

   Mais ils ont prévenu la presse qui s’est emparée du fait divers banal. Et, comme dans les émissions que les téléspectateurs affectionnent mais qui se passent toujours ailleurs, ou pour rappeler l’appel de l’abbé Pierre en 1954, il y a 60 ans, ou parce que c’est l’époque, des gens sont accourus comme les rois mages. Ici. Pour réparer.  Pour le miracle de Noël.

 

   Père Noël, je sais que tu n’existe pas. Mais s’il te plaît, reviens.

19:46 Écrit par viviane rommelaere | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

21/12/2014

c'est quoi la vie, Violette ?

C’est quoi la vie, Violette ?

   J’aime le parfum des fleurs. Le lilas, obligatoirement mauve, pour moi, (le blanc, qui termine en rouille, trop triste, non merci),  qui a embaumé la chambre de mon enfance, au printemps, venu de 3 jardins au-delà du mien, entêtant, aérien, suave, amandé, balsamique, arbuste têtu,  qui me rend encore 40 ans plus tard l’âme poète et innocente, et ce n’est pas rien dans un présent dur à vivre.

   La rose,  mon cœur s’emballe aux fleurs rouges et pleines grimpant un mur blanchi, communion intense, sensuelle des fragrances, feu des contrastes. J’ai planté un rosier à ma porte quand je suis arrivée ici. Mais il reste malingre, rachitique. Manque d’espace et de lumière. Prison de briques des habitations trop serrées.

   La violette, plus tard.

   Tout a commencé par un déménagement. Elle était arrivée dans notre courée, juste à côté de chez moi. Tout avait été très rapide. Un frigo rouillé, une commode déglinguée, un bouquet plastique décoloré, 2 hommes pour aider, et elle que je manquai, malgré ma présence derrière mon rideau. Mais d’autres voisins avaient été plus vigilants. D’une maison à l’autre, les nouvelles circulaient. Un petit bout de femme, à la Piaf, tragique donc, mais vêtue de couleurs, fleuries, vieillottes, passées. A peine un sillage. On ne la revit plus.

   Tous les samedi matin, un couple traversait la cour et disparaissait derrière sa porte qui s’était entrouverte, avec des sacs de courses signés Lideul, puis il repartait, au bout d’un quart d’heure, avec d’autres sacs, ses poubelles. Régulièrement aussi, l’autre homme du déménagement, qui restait moins longtemps encore.

   Je n’entendais aucun  bruit derrière le mur de briques rouges, revêtu de torchis, qui nous séparait. J’étais souvent dehors, la courée peut être une famille qui bavarde ses préoccupations. Dans le no man’s land qui sépare les façades qui se font face. Les volets du bas étaient clos, une épaisse couverture marron recouvrait ses fenêtres aux étages. Nous étions tous logés dans 3 pièces en hauteur. Tout tournait autour de 3,80 mètres: les pièces étaient carrées, et notre espace de cour aussi, partagé virtuellement avec le voisin d’en face. Nous appartenions à la cour, impossible d’y échapper. Sauf elle.

   Le couple qui apportait les courses à notre discrète voisine nous ignorait, mais l’homme seul répondait à notre bonjour. Un jour, je le rencontrai, en dehors de la cour, à la limite de la rue. Il s’arrêta.

- Mon amie vous apprécie beaucoup, jeta-t-il d’emblée, comme une phrase qu’il avait longtemps attendu de révéler, une occasion propice.

- Je ne la vois jamais. Elle ne sort pas.

- Elle a peur. Elle est en dépression. Je suis infirmier. Je la suis. Elle compte beaucoup sur vous.

- Sur moi ?

- Vous intervenez pour que les voisins ne prennent pas la cour pour une boîte de nuit, un terrain de foot.

- Je fais ce que je peux : dans un espace aussi exigu, comment exiger le silence ?

- Elle ne supporte pas le bruit.

- Qui le supporte ? Il faudrait déménager.

- Elle est dans un logement social. En HLM, elle trouvait pire.

- Si elle a un problème, elle peut venir me voir.

- Elle ne le fera pas. Mais je souhaiterais vous donner mes coordonnées si vous remarquiez quelque chose d’anormal.

- Je ne la vois pas…

- Une odeur, un bruit… Parfois elle est sujette à des crises.

- D’accord. Mais je n’ai jamais rien entendu.

- Elle est sous l’effet de médicaments.

- Je n’ai jamais vu de médecin.

- C’est moi qui les lui apporte. Même la vue d’un médecin la met dans tous ses états.

- Elle ne devrait pas entrer en structure spécialisée ?

- Elle en sort. Elle s’y laissait dépérir. C’est une très brave femme. J’essaie de l’aider. Elle a eu une vie très douloureuse. Elle a connu la DASS, a été  femme battue.

- Comme beaucoup  ici.

- Je sais. Certains sont moins fragiles.

- Je vous appellerai si je constate un problème, promis-je.

- Merci.

- Au fait…

- Oui ?

- C’est quoi son prénom ?

- Violette.

   Chacun repartit vers son destin. C’est-à-dire que rien ne changea dans ma vie, qu’une attention plus grande aux silences du logement voisin.

   Violette, un prénom sur cette présence invisible. Comme un goût de bonbon, une petite fleur vive et charmante, un parfum puissant, une couleur éclatante. Violette, que mon existence urbaine avait tendance à méconnaître. Les fleurs, je les admirais le plus souvent coupées, en bouquets, vendues sur le marché. Plutôt des marguerites, des œillets. Fades. Sans odeur.

   Cela dura. Ailleurs, sa présence aurait posé question. Entre toutes les vies disloquées de ce ghetto rénové, elle n’était pas la plus à plaindre. Elle recevait des visites. Bienveillantes.

   Le pire, c’était le bruit. Pas celui des voitures, qui passaient au ralenti dans la rue tout au bout. Mais les hurlements de chiens, de radios, de télés, les cris, la nuit, et surtout, le bruit incessant du ballon, qui martelait la tête, et nous qui supplions les enfants d’arrêter, les empêchions de s’amuser. Nous jouions les bourreaux, parce que ce bruit qui résonnait en nous dans cette promiscuité nous empêchait de vivre. C’était un objet constant de conflits. Mais quelle place occupaient les enfants dans la ville ?

   L’homme s’est encore arrêté, longtemps après, pour me dire qu’il y avait eu football jusqu’à minuit, jusque dans les vitres, et que Violette n’en pouvait plus.

- Elle aurait pu appeler la police.

- Elle ne le fera pas, vous savez bien.

- J’hésite à appeler, pour des enfants. Et puis, est-ce qu’ils seraient venus ?

   Du temps passa encore. Un matin, la fille sonna, et la porte ne s’entrouvrit pas. Elle persista, rien ne bougea. L’homme qui l’accompagnait donna de grands coups de poings et de pieds. Elle hurlait :

- Maman !

- Maman, ouvre, c’est nous !

- Maman, s’il te plaît…

- Ne nous fais pas ça…

   Toutes les portes étaient ouvertes, hormis celle-là, tous les voisins à l’affût. La fille s’adressa à moi :

- Vous avez  vu ma mère ?

- Je la vois jamais.

- Elle  nous ouvre pas…

   J’allai vers eux. Rien ne bougeait. Les volets étaient toujours aussi fermés, et les couvertures aux fenêtres du haut. Je songeai que depuis ces années, ils n’avaient jamais été lavés. 

 - Elle dort peut-être…

- Avec tout le bruit qu’on a fait ?

- Elle est pas sortie ?

- Pour aller où ? Vous avez rien entendu ? Cette nuit ? Ce matin ?

- Non. Vous avez pas la clef ?

- Non. Toutes façons, la porte est barricadée de l’intérieur.

- Faudrait appeler les pompiers.

- Vous croyez ?

- Je sais pas. Je la connais pas. C’est vous qui voyez. Vous pouvez téléphoner de chez moi.

   Ils me remercièrent.

   Les pompiers ne firent pas de détails. Ils choisirent la fenêtre, pour entrer. Les volets volèrent en éclat, la vitre plus proprement. On attendit leur retour après un temps qui parut long.

- On n’a trouvé personne.

- Maintenant, c’est du ressort de la police, précisèrent-ils. Vous voulez qu’on la prévienne ?

   On avait trouvé les clés sur la porte, qui n’était pas fermée, ni barricadée. La fille trop habituée n’avait pas pensé vérifier. Ni les fonctionnaires. La police mit plus de temps que les pompiers à venir. Une remarque fusa chez les curieux, qu’il n’y avait pas le feu. Elle interrogea, pour que l’on confirme qu’elle ne sortait jamais, qu’il n’y avait rien eu de suspect, la nuit. Une personne âgée, Julie, qui souffrait d’insomnie, confirma.

- Elle a disparu, décrétèrent-ils, ce que nous avions déjà perçu.

   Chez elle, il ne manquait rien. Si, ses médicaments. Et une bouteille de mousseux. Par contre, cette porte laissée ouverte…

- Quelqu’un lui aura rendu visite, suggéra un policier.

- Impossible, dit la fille. Elle aurait ouvert à personne. Surtout en pleine nuit.

- On aurait entendu, affirma un voisin.

- Elle a pas d’amis chez qui elle se serait rendue ?  questionna encore le policier.

- Elle a que nous, avoua la fille. Et son ami infirmier.

   Il décréta que pour l’instant, il fallait attendre, ce que nous faisions déjà. Il reviendrait le lendemain. Il avait déjà assez à s’occuper, avec les cadavres de la Deûle et les scandales du Carlton. Wazemmes n’était pas aussi digne d’intérêt que le Vieux Lille ou le quartier Vauban. Pas assez de riches.

   Je proposai au couple de boire un verre chez moi, mais il ne voulait pas me déranger.

- Nous allons lui laisser un mot. Si vous voyez quoi que ce soit…

- Bien sûr… Si je peux faire quelque chose d’autre…

   Un voisin amena du carton pour la vitre brisée, à plusieurs, ils replacèrent de leur mieux les volets. Le couple manifesta sa reconnaissance.

   Il ne semblait pas pressé de rejoindre l’angoisse solitaire de l’attente.  Elle eut besoin d’exprimer combien elle était attachée à sa mère, qui l’avait élevée seule. Combien elle était inquiète aussi, connaissant ses habitudes et ses fragilités.

 - Qu’est-ce qui a pu arriver ?

   Elle allait pleurer. Sa voix tremblait. On ramena des chaises, dans la cour, de l’alcool. Son compagnon tentait de la réconforter :

- ça va aller…

- C’est pas possible. Pas possible qu’elle soit pas chez elle. Et la police ?

- C’est déjà bien qu’elle soit venue. C’est pas souvent qu’elle se déplace chez nous.

- C’est pas souvent non plus qu’on les appelle.

- Ben s’ils viennent pas, pourquoi qu’on les appellerait ?

- Vous croyez qu’ils vont s’occuper de nous, gémit la fille.

- Ben, on a jamais eu le cas…

   Des inspecteurs, ceux qu’on appelle maintenant lieutenants et commandants, passèrent le lendemain. Ils entreprirent le porte-à-porte, parfois sans ménagement, vis-à-vis de ceux qui s’exprimaient mal, immigrés, jeunes déscolarisés, marginaux. Ils soupçonnèrent Philippe, paumé, médicamenté, peu sûr de lui.

- Il est pas méchant, Philippe.

- Non, mais il est bizarre.

   Il y avait des quotas. Philippe en fit les frais. Il fut emmené. Cela n’inquiéta que ma fille, qui lui rendit visite. Il se plaignait de ne pas dormir, à cause du bruit, et du bizutage. Ma fille envisageait une pétition, mais ne savait comment s’y prendre. Je l’aurais soutenue, si j’en avais trouvé l’énergie. La cour m’avait depuis longtemps épuisée.

   Une odeur de plus en plus forte l’envahissait. On crut à une épidémie de peste chez les rats. Michel, nettoyeur de vitres intermittent, chasseur nonchalant, en tua un avec son pistolet à grenailles. Je prévins le service hygiène de la mairie. Le technicien me demanda de détailler le mode de vie des bestioles.

- Vous détailler quoi ?

- Leurs déplacements, pour savoir d’où ils viennent.

- Vous voulez que je suive des rats ?

   Les policiers revinrent en nombre, quelques semaines plus tard, alors que j’étais au travail. Ils fouillèrent partout, jusque dans le cabanon qui prolongeait la dernière maison, à la limite de l’autre cité. Ils n’y entrèrent pas, rebutés par l’odeur. Firent appel aux pompiers. Qui découvrirent Violette, en état de décomposition. Derrière les ordures, près de la bouteille de mousseux, qui lui avait probablement servi à avaler d’un coup tous ses médicaments.  Les policiers ont conclu au suicide. Philippe a réintégré son logement. Celui de Violette a été rapidement déménagé, quelqu’un d’autre attendait la place.

- Vous avez de la chance, m’a expliqué Michel. Vous  avez pas vu quand ils ont sorti le cadavre.

   Je ne sais si ce décès fut le coup de pied nécessaire à mon déménagement. Il n’est pas simple, lorsque l’on manque de moyens, de relations, d’être mobile. Mais c’est à ce moment-là que je pris un élan qui m’emmena en Bretagne, aux riches terres tapissées de violettes, et d’ajoncs,  que peu à peu les habitants transformaient en espaces goudronnés, bétonnés, plastifiés, pelousés ras. Difficile de comprendre pourquoi, de Lamballe à Saint-Michel en Grève, certains préféraient l’odeur des algues vertes et des lisiers. La même odeur que celle de l’argent, peut-être, dont on prétend pourtant qu’il n’en a pas.

   Et puis, j’ai regretté de ne pas avoir cherché davantage à connaître Violette.  Mais elle était présente dans les recoins que je fréquentais, violette odorante, qui se multipliait, fleurissait dans la durée, de l’automne au printemps, dans la discrétion, dans l’omniprésence. Violette, ma voisine.

 

 

 

 

 

 

 

19:44 Écrit par viviane rommelaere | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

20/12/2014

qui peut se mettre dans la peau de Ricky Jackson ?

Qui peut se mettre dans la peau de Ricky Jackson ?

   Ricky Jackson a été condamné à mort dans l’Ohio il y a 39 ans, sur le témoignage d’un gamin de 12 ans. Dans tous les médias, aujourd’hui, est annoncée sa libération, l’enfant d’alors étant revenu sur ses déclarations. L’air semble plus léger :  une erreur dans la procédure, suivie de l’abolition, provisoire, de la peine de mort dans cet état de l’Amérique, a permis à Jackson de vivre ses années en prison.

   Stephen King et d’autres pourraient décrire mieux que moi ce qu’elles furent, La ligne verte, Mondes noirs, étoiles mortes, ou plutôt Saisons différentes, ou encore Mes prisons, de Sylvio Pellico.

   Mais ce sont les sentiments d’Eddie Vernon, le gamin noir, sur lesquels je m’interroge. Comment peut-on vivre 39 ans avec ce poids de mensonge sur la conscience ?

    Je me pose d’autant plus la question que je suis moi-même une victime, même si plus modestement.  Il y a 6 ans, lorsque je recherchais pour finir tranquillement mes jours un petit chez-soi, j’ai fait confiance à la force de persuasion d’un agent immobilier et d’un notaire, d’un coup de cœur, et me suis condamnée au cauchemar d’un appartement mangé par la mérule. Certes, c’est une prison sans barreaux qui s’est refermée sur moi, mais où je n’ai pas le droit de visites, après que l’immeuble ait été déclaré insalubre.

   La vendeuse était une petite dame tout-à-fait innocente, et charmante, à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession, un ange tombé du ciel, et qui affirmait sans ciller que j’étais prévenue de l’état de l’immeuble, qui un jour ou l’autre me tomberait sur la tête, ce qui était déjà le cas des étages du dessus, que je n’avais pas vus, ma santé ne me permettant pas de monter si haut, il fallait ménager mon cœur, qui s’essoufflait déjà d’une manière inquiétante aux premières marches montées.

   En attendant, c’était vers le bas que j’avais dégringolé. Six ans, ce n’était pas assez pour expier la foi que j’avais mise en l’être humain, pour expier ma naïveté, ma crédulité, et j’étais condamnée à la perpétuité, comment aurais-je pu revendre dans les mêmes conditions, honnêtement ? Je croyais avoir tout connu dans mes expériences passées, pourtant pas piquées des vers (des vers, il y avait aussi, de la vrillette). Je voyais grandir les dégâts alentour.  Je réglais au prix fort le squattage, dans l’attente d’une expulsion pour état de péril. Tandis que ma vendeuse continuait à vivre sereinement, promenant sa silhouette noire et replète dans le centre semi-piétonnier de cette ville presque médiévale de la Bretagne profonde.

   Je n’ai pas eu à faire preuve de courage lorsque j’ai mesuré que j’avais tout perdu, j’y avais mis toutes mes économies et mes possibilités de prêt, dans ce que ceux qui se sont occupés de la vente n’ont pas consenti à nommer arnaque ou escroquerie. Leur courage aurait consisté à reconnaître qu’ils m’avaient menti, trompée, abusée. Mais c’eut été insulter leurs inestimables qualités commerciales. La petite dame avait participé à ce monde que ménageaient les élus, ayant longtemps tenu un magasin. Un monde pourtant en train de disparaître, les boutiques mises en vente ne trouvant plus acquéreurs. Mais moi, c’était le toit au-dessus de ma tête qui menaçait de s’écrouler. 

   C’était, à 65 ans, tout mon avenir : attendre que la pourriture cubique fasse perdre sa résistance mécanique à l’ensemble de la charpente. L’immeuble pouvait encore être sauvé mais pas sans l’accord de tous les propriétaires, et ceux du dessus s’étaient suicidés. Celle du dessous ma vendeuse. J’apprenais sur le tas à connaître les différents aspects de la mérule et les méandres de la justice, de l’âme humaine.

   J’attendais du courage d’improbables investisseurs. Après tout, l’immeuble était bien situé, centre ville et bord de fleuve, bien assis, bourgeois, avec de la gueule, il ne manquait que les moyens de le réhabiliter. Ou la concrétisation d’un projet de la mairie qui ne pouvait décemment laisser pourrir une bonne partie de son territoire : la mérule, c’est comme le nuage venu de Tchernobyl, un mur ne l’arrête pas, ni une frontière, elle peut s’installer dans d’autres maisons,  et c’était donc sur tout un quartier que planait la menace, même si la prise de conscience n’est pas nette, dans le voisinage.

   Le soutien est venu d’où je ne l’attendais pas : la vendeuse m’annonçait un sauveur, qui avait signé déjà le compromis pour la boutique en bas de chez moi dont elle n’avait plus cru pouvoir se débarrasser, et il s’apprêtait à une action de grande envergure pour l’ensemble, et était donc intéressé par l’achat de mon appartement, sans perte financière pour moi, avait-elle précisé.

   Nous nous approchions de Noël. J’avais signé l’acte de vente, que j’avais cru écouter scrupuleusement énoncer dans le discours du notaire, un 24 décembre. Un beau cadeau de Noël ! Il m’avait fallu du temps pour comprendre que si les autres en face s’étaient montrés si pressés, ce n’était pas parce que l’approche de Noël les rendait généreux, mais que la date limite pour les diagnostics allait être dépassée. Parce que le mauvais sort ne peut pas s’acharner, j’espérais un miracle. Un homme aux reins solides allait venir et me délivrer. Je fredonnais la chanson de Brel, Pourvu que nous vienne un homme…

   Les journées étaient douces, les températures dépassaient de 10 degrés celles de la saison. Je me mettais à regretter cet endroit qui avait pourtant tué encore plus mes illusions et ma santé. Le fleuve qui s’allongeait au bas de mes fenêtres, et la rue, en perpendiculaire, qui traversait le double pont de pierre, avec vue sur les alentours vallonnés et boisés, suscitaient mes élans de gratitude. La vie est belle pour qui sait attendre. Pour qui sait regarder. Et le regard ici portait loin, jusqu’à des vestiges de remparts, jusqu’à la basilique Notre-Dame du Bon Secours, presque jusqu’à la plage du Petit Lourdes.

   Elle ne m’apparaissait plus, la petite dame, veuve depuis longtemps et toute de deuil vêtue, comme une abominable sorcière, mielleuse, fielleuse. Elle n’avait pas attendu 39 ans pour réparer !  Je ne comprenais pas ce revirement. Je n’avais jamais perçu chez elle une once de remords. Commerçante jusqu’au bout des ongles, jusqu’au moindre centime d’euro, jusqu’à ne pas vouloir ouvrir une porte d’un local abandonné pour me laisser un rai de lumière quand je rentrais dans l’ombre et regagnais à tâtons la porte de mon logement à l’étage, étant donné que les communs n’avaient pas l’électricité. Elle n’avait jamais rien lâché. Et soudain, elle se préoccupait de moi…

   Eddie Vernon s’était confessé d’abord à son pasteur.

   Mais je ne la connaissais pas croyante. Elle n’avait su jusque-là que se plaindre de ne pas réussir à louer son commerce, que j’avais toujours connu en vente aussi, même lorsqu’une marchande de fripes, qu’elle avait jetée dehors, pour  quelques impayés, l’occupait. Le suicide des propriétaires au-dessus de mon étage ne lui avait arraché qu’un mot de dédain, comme quoi ils l’embêteraient même dans la mort. Alors, moi, je pouvais bien mourir de désespoir aussi. Ce n’était certes pas son problème.

  La visite de l’investisseur fut un choc tout aussi grand que lorsque je découvris par l’intermédiaire de l’ouvrier qui posait les fenêtres neuves une tache couleur de sang séché, de rouille, s’ étalant sous le plâtre  bon enfant, au tout début de mon achat, et qui criait son nom, mérule, comme le début de la menace et la fin de la vie, 6 ans plus tôt.

    Je compris dans ses bafouillis qu’il avait fait un héritage et qu’il cherchait à l’investir dans la pierre. Je compris aussi que son seul projet consistait à acheter au plus bas et à faire comme ceux qui m’avaient vendu, cacher la misère derrière des lambris. Il n’avait pas d’autres intentions. Mon appartement ne l’intéressait pas. Ni mes explications sur la mérule, dont j’étais devenue entre-temps spécialiste.

    Les températures étaient supérieures à la normale. Cela n’inquiétait personne. Le réchauffement climatique, on le laissait aux générations suivantes. Et le problème de la faim dans le monde. De la peine de mort. Indifférents. Ou impuissants.

   Ricky Jackson avait été libéré, et c’était une bonne nouvelle.

   Et Ronnie, Wiley Bridgeman, ses soi-disant complices ? Silence radio ? Y a pas non plus de justice dans les médias…

   Mais Ricky Jackson a été libéré. Et il a eu le courage de vivre son existence enfermée et brisée pendant 39 ans.

 

 

 

 

 

 

 

 

19:42 Écrit par viviane rommelaere | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

 
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