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21/12/2014

c'est quoi la vie, Violette ?

C’est quoi la vie, Violette ?

   J’aime le parfum des fleurs. Le lilas, obligatoirement mauve, pour moi, (le blanc, qui termine en rouille, trop triste, non merci),  qui a embaumé la chambre de mon enfance, au printemps, venu de 3 jardins au-delà du mien, entêtant, aérien, suave, amandé, balsamique, arbuste têtu,  qui me rend encore 40 ans plus tard l’âme poète et innocente, et ce n’est pas rien dans un présent dur à vivre.

   La rose,  mon cœur s’emballe aux fleurs rouges et pleines grimpant un mur blanchi, communion intense, sensuelle des fragrances, feu des contrastes. J’ai planté un rosier à ma porte quand je suis arrivée ici. Mais il reste malingre, rachitique. Manque d’espace et de lumière. Prison de briques des habitations trop serrées.

   La violette, plus tard.

   Tout a commencé par un déménagement. Elle était arrivée dans notre courée, juste à côté de chez moi. Tout avait été très rapide. Un frigo rouillé, une commode déglinguée, un bouquet plastique décoloré, 2 hommes pour aider, et elle que je manquai, malgré ma présence derrière mon rideau. Mais d’autres voisins avaient été plus vigilants. D’une maison à l’autre, les nouvelles circulaient. Un petit bout de femme, à la Piaf, tragique donc, mais vêtue de couleurs, fleuries, vieillottes, passées. A peine un sillage. On ne la revit plus.

   Tous les samedi matin, un couple traversait la cour et disparaissait derrière sa porte qui s’était entrouverte, avec des sacs de courses signés Lideul, puis il repartait, au bout d’un quart d’heure, avec d’autres sacs, ses poubelles. Régulièrement aussi, l’autre homme du déménagement, qui restait moins longtemps encore.

   Je n’entendais aucun  bruit derrière le mur de briques rouges, revêtu de torchis, qui nous séparait. J’étais souvent dehors, la courée peut être une famille qui bavarde ses préoccupations. Dans le no man’s land qui sépare les façades qui se font face. Les volets du bas étaient clos, une épaisse couverture marron recouvrait ses fenêtres aux étages. Nous étions tous logés dans 3 pièces en hauteur. Tout tournait autour de 3,80 mètres: les pièces étaient carrées, et notre espace de cour aussi, partagé virtuellement avec le voisin d’en face. Nous appartenions à la cour, impossible d’y échapper. Sauf elle.

   Le couple qui apportait les courses à notre discrète voisine nous ignorait, mais l’homme seul répondait à notre bonjour. Un jour, je le rencontrai, en dehors de la cour, à la limite de la rue. Il s’arrêta.

- Mon amie vous apprécie beaucoup, jeta-t-il d’emblée, comme une phrase qu’il avait longtemps attendu de révéler, une occasion propice.

- Je ne la vois jamais. Elle ne sort pas.

- Elle a peur. Elle est en dépression. Je suis infirmier. Je la suis. Elle compte beaucoup sur vous.

- Sur moi ?

- Vous intervenez pour que les voisins ne prennent pas la cour pour une boîte de nuit, un terrain de foot.

- Je fais ce que je peux : dans un espace aussi exigu, comment exiger le silence ?

- Elle ne supporte pas le bruit.

- Qui le supporte ? Il faudrait déménager.

- Elle est dans un logement social. En HLM, elle trouvait pire.

- Si elle a un problème, elle peut venir me voir.

- Elle ne le fera pas. Mais je souhaiterais vous donner mes coordonnées si vous remarquiez quelque chose d’anormal.

- Je ne la vois pas…

- Une odeur, un bruit… Parfois elle est sujette à des crises.

- D’accord. Mais je n’ai jamais rien entendu.

- Elle est sous l’effet de médicaments.

- Je n’ai jamais vu de médecin.

- C’est moi qui les lui apporte. Même la vue d’un médecin la met dans tous ses états.

- Elle ne devrait pas entrer en structure spécialisée ?

- Elle en sort. Elle s’y laissait dépérir. C’est une très brave femme. J’essaie de l’aider. Elle a eu une vie très douloureuse. Elle a connu la DASS, a été  femme battue.

- Comme beaucoup  ici.

- Je sais. Certains sont moins fragiles.

- Je vous appellerai si je constate un problème, promis-je.

- Merci.

- Au fait…

- Oui ?

- C’est quoi son prénom ?

- Violette.

   Chacun repartit vers son destin. C’est-à-dire que rien ne changea dans ma vie, qu’une attention plus grande aux silences du logement voisin.

   Violette, un prénom sur cette présence invisible. Comme un goût de bonbon, une petite fleur vive et charmante, un parfum puissant, une couleur éclatante. Violette, que mon existence urbaine avait tendance à méconnaître. Les fleurs, je les admirais le plus souvent coupées, en bouquets, vendues sur le marché. Plutôt des marguerites, des œillets. Fades. Sans odeur.

   Cela dura. Ailleurs, sa présence aurait posé question. Entre toutes les vies disloquées de ce ghetto rénové, elle n’était pas la plus à plaindre. Elle recevait des visites. Bienveillantes.

   Le pire, c’était le bruit. Pas celui des voitures, qui passaient au ralenti dans la rue tout au bout. Mais les hurlements de chiens, de radios, de télés, les cris, la nuit, et surtout, le bruit incessant du ballon, qui martelait la tête, et nous qui supplions les enfants d’arrêter, les empêchions de s’amuser. Nous jouions les bourreaux, parce que ce bruit qui résonnait en nous dans cette promiscuité nous empêchait de vivre. C’était un objet constant de conflits. Mais quelle place occupaient les enfants dans la ville ?

   L’homme s’est encore arrêté, longtemps après, pour me dire qu’il y avait eu football jusqu’à minuit, jusque dans les vitres, et que Violette n’en pouvait plus.

- Elle aurait pu appeler la police.

- Elle ne le fera pas, vous savez bien.

- J’hésite à appeler, pour des enfants. Et puis, est-ce qu’ils seraient venus ?

   Du temps passa encore. Un matin, la fille sonna, et la porte ne s’entrouvrit pas. Elle persista, rien ne bougea. L’homme qui l’accompagnait donna de grands coups de poings et de pieds. Elle hurlait :

- Maman !

- Maman, ouvre, c’est nous !

- Maman, s’il te plaît…

- Ne nous fais pas ça…

   Toutes les portes étaient ouvertes, hormis celle-là, tous les voisins à l’affût. La fille s’adressa à moi :

- Vous avez  vu ma mère ?

- Je la vois jamais.

- Elle  nous ouvre pas…

   J’allai vers eux. Rien ne bougeait. Les volets étaient toujours aussi fermés, et les couvertures aux fenêtres du haut. Je songeai que depuis ces années, ils n’avaient jamais été lavés. 

 - Elle dort peut-être…

- Avec tout le bruit qu’on a fait ?

- Elle est pas sortie ?

- Pour aller où ? Vous avez rien entendu ? Cette nuit ? Ce matin ?

- Non. Vous avez pas la clef ?

- Non. Toutes façons, la porte est barricadée de l’intérieur.

- Faudrait appeler les pompiers.

- Vous croyez ?

- Je sais pas. Je la connais pas. C’est vous qui voyez. Vous pouvez téléphoner de chez moi.

   Ils me remercièrent.

   Les pompiers ne firent pas de détails. Ils choisirent la fenêtre, pour entrer. Les volets volèrent en éclat, la vitre plus proprement. On attendit leur retour après un temps qui parut long.

- On n’a trouvé personne.

- Maintenant, c’est du ressort de la police, précisèrent-ils. Vous voulez qu’on la prévienne ?

   On avait trouvé les clés sur la porte, qui n’était pas fermée, ni barricadée. La fille trop habituée n’avait pas pensé vérifier. Ni les fonctionnaires. La police mit plus de temps que les pompiers à venir. Une remarque fusa chez les curieux, qu’il n’y avait pas le feu. Elle interrogea, pour que l’on confirme qu’elle ne sortait jamais, qu’il n’y avait rien eu de suspect, la nuit. Une personne âgée, Julie, qui souffrait d’insomnie, confirma.

- Elle a disparu, décrétèrent-ils, ce que nous avions déjà perçu.

   Chez elle, il ne manquait rien. Si, ses médicaments. Et une bouteille de mousseux. Par contre, cette porte laissée ouverte…

- Quelqu’un lui aura rendu visite, suggéra un policier.

- Impossible, dit la fille. Elle aurait ouvert à personne. Surtout en pleine nuit.

- On aurait entendu, affirma un voisin.

- Elle a pas d’amis chez qui elle se serait rendue ?  questionna encore le policier.

- Elle a que nous, avoua la fille. Et son ami infirmier.

   Il décréta que pour l’instant, il fallait attendre, ce que nous faisions déjà. Il reviendrait le lendemain. Il avait déjà assez à s’occuper, avec les cadavres de la Deûle et les scandales du Carlton. Wazemmes n’était pas aussi digne d’intérêt que le Vieux Lille ou le quartier Vauban. Pas assez de riches.

   Je proposai au couple de boire un verre chez moi, mais il ne voulait pas me déranger.

- Nous allons lui laisser un mot. Si vous voyez quoi que ce soit…

- Bien sûr… Si je peux faire quelque chose d’autre…

   Un voisin amena du carton pour la vitre brisée, à plusieurs, ils replacèrent de leur mieux les volets. Le couple manifesta sa reconnaissance.

   Il ne semblait pas pressé de rejoindre l’angoisse solitaire de l’attente.  Elle eut besoin d’exprimer combien elle était attachée à sa mère, qui l’avait élevée seule. Combien elle était inquiète aussi, connaissant ses habitudes et ses fragilités.

 - Qu’est-ce qui a pu arriver ?

   Elle allait pleurer. Sa voix tremblait. On ramena des chaises, dans la cour, de l’alcool. Son compagnon tentait de la réconforter :

- ça va aller…

- C’est pas possible. Pas possible qu’elle soit pas chez elle. Et la police ?

- C’est déjà bien qu’elle soit venue. C’est pas souvent qu’elle se déplace chez nous.

- C’est pas souvent non plus qu’on les appelle.

- Ben s’ils viennent pas, pourquoi qu’on les appellerait ?

- Vous croyez qu’ils vont s’occuper de nous, gémit la fille.

- Ben, on a jamais eu le cas…

   Des inspecteurs, ceux qu’on appelle maintenant lieutenants et commandants, passèrent le lendemain. Ils entreprirent le porte-à-porte, parfois sans ménagement, vis-à-vis de ceux qui s’exprimaient mal, immigrés, jeunes déscolarisés, marginaux. Ils soupçonnèrent Philippe, paumé, médicamenté, peu sûr de lui.

- Il est pas méchant, Philippe.

- Non, mais il est bizarre.

   Il y avait des quotas. Philippe en fit les frais. Il fut emmené. Cela n’inquiéta que ma fille, qui lui rendit visite. Il se plaignait de ne pas dormir, à cause du bruit, et du bizutage. Ma fille envisageait une pétition, mais ne savait comment s’y prendre. Je l’aurais soutenue, si j’en avais trouvé l’énergie. La cour m’avait depuis longtemps épuisée.

   Une odeur de plus en plus forte l’envahissait. On crut à une épidémie de peste chez les rats. Michel, nettoyeur de vitres intermittent, chasseur nonchalant, en tua un avec son pistolet à grenailles. Je prévins le service hygiène de la mairie. Le technicien me demanda de détailler le mode de vie des bestioles.

- Vous détailler quoi ?

- Leurs déplacements, pour savoir d’où ils viennent.

- Vous voulez que je suive des rats ?

   Les policiers revinrent en nombre, quelques semaines plus tard, alors que j’étais au travail. Ils fouillèrent partout, jusque dans le cabanon qui prolongeait la dernière maison, à la limite de l’autre cité. Ils n’y entrèrent pas, rebutés par l’odeur. Firent appel aux pompiers. Qui découvrirent Violette, en état de décomposition. Derrière les ordures, près de la bouteille de mousseux, qui lui avait probablement servi à avaler d’un coup tous ses médicaments.  Les policiers ont conclu au suicide. Philippe a réintégré son logement. Celui de Violette a été rapidement déménagé, quelqu’un d’autre attendait la place.

- Vous avez de la chance, m’a expliqué Michel. Vous  avez pas vu quand ils ont sorti le cadavre.

   Je ne sais si ce décès fut le coup de pied nécessaire à mon déménagement. Il n’est pas simple, lorsque l’on manque de moyens, de relations, d’être mobile. Mais c’est à ce moment-là que je pris un élan qui m’emmena en Bretagne, aux riches terres tapissées de violettes, et d’ajoncs,  que peu à peu les habitants transformaient en espaces goudronnés, bétonnés, plastifiés, pelousés ras. Difficile de comprendre pourquoi, de Lamballe à Saint-Michel en Grève, certains préféraient l’odeur des algues vertes et des lisiers. La même odeur que celle de l’argent, peut-être, dont on prétend pourtant qu’il n’en a pas.

   Et puis, j’ai regretté de ne pas avoir cherché davantage à connaître Violette.  Mais elle était présente dans les recoins que je fréquentais, violette odorante, qui se multipliait, fleurissait dans la durée, de l’automne au printemps, dans la discrétion, dans l’omniprésence. Violette, ma voisine.

 

 

 

 

 

 

 

19:44 Écrit par viviane rommelaere | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

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