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20/12/2014

qui peut se mettre dans la peau de Ricky Jackson ?

Qui peut se mettre dans la peau de Ricky Jackson ?

   Ricky Jackson a été condamné à mort dans l’Ohio il y a 39 ans, sur le témoignage d’un gamin de 12 ans. Dans tous les médias, aujourd’hui, est annoncée sa libération, l’enfant d’alors étant revenu sur ses déclarations. L’air semble plus léger :  une erreur dans la procédure, suivie de l’abolition, provisoire, de la peine de mort dans cet état de l’Amérique, a permis à Jackson de vivre ses années en prison.

   Stephen King et d’autres pourraient décrire mieux que moi ce qu’elles furent, La ligne verte, Mondes noirs, étoiles mortes, ou plutôt Saisons différentes, ou encore Mes prisons, de Sylvio Pellico.

   Mais ce sont les sentiments d’Eddie Vernon, le gamin noir, sur lesquels je m’interroge. Comment peut-on vivre 39 ans avec ce poids de mensonge sur la conscience ?

    Je me pose d’autant plus la question que je suis moi-même une victime, même si plus modestement.  Il y a 6 ans, lorsque je recherchais pour finir tranquillement mes jours un petit chez-soi, j’ai fait confiance à la force de persuasion d’un agent immobilier et d’un notaire, d’un coup de cœur, et me suis condamnée au cauchemar d’un appartement mangé par la mérule. Certes, c’est une prison sans barreaux qui s’est refermée sur moi, mais où je n’ai pas le droit de visites, après que l’immeuble ait été déclaré insalubre.

   La vendeuse était une petite dame tout-à-fait innocente, et charmante, à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession, un ange tombé du ciel, et qui affirmait sans ciller que j’étais prévenue de l’état de l’immeuble, qui un jour ou l’autre me tomberait sur la tête, ce qui était déjà le cas des étages du dessus, que je n’avais pas vus, ma santé ne me permettant pas de monter si haut, il fallait ménager mon cœur, qui s’essoufflait déjà d’une manière inquiétante aux premières marches montées.

   En attendant, c’était vers le bas que j’avais dégringolé. Six ans, ce n’était pas assez pour expier la foi que j’avais mise en l’être humain, pour expier ma naïveté, ma crédulité, et j’étais condamnée à la perpétuité, comment aurais-je pu revendre dans les mêmes conditions, honnêtement ? Je croyais avoir tout connu dans mes expériences passées, pourtant pas piquées des vers (des vers, il y avait aussi, de la vrillette). Je voyais grandir les dégâts alentour.  Je réglais au prix fort le squattage, dans l’attente d’une expulsion pour état de péril. Tandis que ma vendeuse continuait à vivre sereinement, promenant sa silhouette noire et replète dans le centre semi-piétonnier de cette ville presque médiévale de la Bretagne profonde.

   Je n’ai pas eu à faire preuve de courage lorsque j’ai mesuré que j’avais tout perdu, j’y avais mis toutes mes économies et mes possibilités de prêt, dans ce que ceux qui se sont occupés de la vente n’ont pas consenti à nommer arnaque ou escroquerie. Leur courage aurait consisté à reconnaître qu’ils m’avaient menti, trompée, abusée. Mais c’eut été insulter leurs inestimables qualités commerciales. La petite dame avait participé à ce monde que ménageaient les élus, ayant longtemps tenu un magasin. Un monde pourtant en train de disparaître, les boutiques mises en vente ne trouvant plus acquéreurs. Mais moi, c’était le toit au-dessus de ma tête qui menaçait de s’écrouler. 

   C’était, à 65 ans, tout mon avenir : attendre que la pourriture cubique fasse perdre sa résistance mécanique à l’ensemble de la charpente. L’immeuble pouvait encore être sauvé mais pas sans l’accord de tous les propriétaires, et ceux du dessus s’étaient suicidés. Celle du dessous ma vendeuse. J’apprenais sur le tas à connaître les différents aspects de la mérule et les méandres de la justice, de l’âme humaine.

   J’attendais du courage d’improbables investisseurs. Après tout, l’immeuble était bien situé, centre ville et bord de fleuve, bien assis, bourgeois, avec de la gueule, il ne manquait que les moyens de le réhabiliter. Ou la concrétisation d’un projet de la mairie qui ne pouvait décemment laisser pourrir une bonne partie de son territoire : la mérule, c’est comme le nuage venu de Tchernobyl, un mur ne l’arrête pas, ni une frontière, elle peut s’installer dans d’autres maisons,  et c’était donc sur tout un quartier que planait la menace, même si la prise de conscience n’est pas nette, dans le voisinage.

   Le soutien est venu d’où je ne l’attendais pas : la vendeuse m’annonçait un sauveur, qui avait signé déjà le compromis pour la boutique en bas de chez moi dont elle n’avait plus cru pouvoir se débarrasser, et il s’apprêtait à une action de grande envergure pour l’ensemble, et était donc intéressé par l’achat de mon appartement, sans perte financière pour moi, avait-elle précisé.

   Nous nous approchions de Noël. J’avais signé l’acte de vente, que j’avais cru écouter scrupuleusement énoncer dans le discours du notaire, un 24 décembre. Un beau cadeau de Noël ! Il m’avait fallu du temps pour comprendre que si les autres en face s’étaient montrés si pressés, ce n’était pas parce que l’approche de Noël les rendait généreux, mais que la date limite pour les diagnostics allait être dépassée. Parce que le mauvais sort ne peut pas s’acharner, j’espérais un miracle. Un homme aux reins solides allait venir et me délivrer. Je fredonnais la chanson de Brel, Pourvu que nous vienne un homme…

   Les journées étaient douces, les températures dépassaient de 10 degrés celles de la saison. Je me mettais à regretter cet endroit qui avait pourtant tué encore plus mes illusions et ma santé. Le fleuve qui s’allongeait au bas de mes fenêtres, et la rue, en perpendiculaire, qui traversait le double pont de pierre, avec vue sur les alentours vallonnés et boisés, suscitaient mes élans de gratitude. La vie est belle pour qui sait attendre. Pour qui sait regarder. Et le regard ici portait loin, jusqu’à des vestiges de remparts, jusqu’à la basilique Notre-Dame du Bon Secours, presque jusqu’à la plage du Petit Lourdes.

   Elle ne m’apparaissait plus, la petite dame, veuve depuis longtemps et toute de deuil vêtue, comme une abominable sorcière, mielleuse, fielleuse. Elle n’avait pas attendu 39 ans pour réparer !  Je ne comprenais pas ce revirement. Je n’avais jamais perçu chez elle une once de remords. Commerçante jusqu’au bout des ongles, jusqu’au moindre centime d’euro, jusqu’à ne pas vouloir ouvrir une porte d’un local abandonné pour me laisser un rai de lumière quand je rentrais dans l’ombre et regagnais à tâtons la porte de mon logement à l’étage, étant donné que les communs n’avaient pas l’électricité. Elle n’avait jamais rien lâché. Et soudain, elle se préoccupait de moi…

   Eddie Vernon s’était confessé d’abord à son pasteur.

   Mais je ne la connaissais pas croyante. Elle n’avait su jusque-là que se plaindre de ne pas réussir à louer son commerce, que j’avais toujours connu en vente aussi, même lorsqu’une marchande de fripes, qu’elle avait jetée dehors, pour  quelques impayés, l’occupait. Le suicide des propriétaires au-dessus de mon étage ne lui avait arraché qu’un mot de dédain, comme quoi ils l’embêteraient même dans la mort. Alors, moi, je pouvais bien mourir de désespoir aussi. Ce n’était certes pas son problème.

  La visite de l’investisseur fut un choc tout aussi grand que lorsque je découvris par l’intermédiaire de l’ouvrier qui posait les fenêtres neuves une tache couleur de sang séché, de rouille, s’ étalant sous le plâtre  bon enfant, au tout début de mon achat, et qui criait son nom, mérule, comme le début de la menace et la fin de la vie, 6 ans plus tôt.

    Je compris dans ses bafouillis qu’il avait fait un héritage et qu’il cherchait à l’investir dans la pierre. Je compris aussi que son seul projet consistait à acheter au plus bas et à faire comme ceux qui m’avaient vendu, cacher la misère derrière des lambris. Il n’avait pas d’autres intentions. Mon appartement ne l’intéressait pas. Ni mes explications sur la mérule, dont j’étais devenue entre-temps spécialiste.

    Les températures étaient supérieures à la normale. Cela n’inquiétait personne. Le réchauffement climatique, on le laissait aux générations suivantes. Et le problème de la faim dans le monde. De la peine de mort. Indifférents. Ou impuissants.

   Ricky Jackson avait été libéré, et c’était une bonne nouvelle.

   Et Ronnie, Wiley Bridgeman, ses soi-disant complices ? Silence radio ? Y a pas non plus de justice dans les médias…

   Mais Ricky Jackson a été libéré. Et il a eu le courage de vivre son existence enfermée et brisée pendant 39 ans.

 

 

 

 

 

 

 

 

19:42 Écrit par viviane rommelaere | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

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