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02/11/2011

suite du monde selon ma mérule: l'aide des amis et leur disparition

 

   Elle, par contre, gagnait, de plus en plus d’argent et l’estime de ses concitoyens.  Comme tous les sorciers de la finance, qui avaient conclu un pacte qui excluait la personne lambda, tout en lui faisant croire qu'elle pouvait s'enrichir également, par l'intermédiaire d'actions en bourses, de jeux à gratter. On disait que le diable était de la partie, auquel ils avaient vendu leur âme. La mérule était une de ses inventions, et celui-ci aussi s’amusait à regarder les logements touchés par le fléau se dégrader, et les humains s’effondrer. Le diable, contrairement à ce que l’on a dit par le passé pour atteindre les gens par la peur, n’est pas cet être avec des cornes et une fourche qui fait chauffer l’enfer et rôtir les pêcheurs. Et les sorcières n’ont de pouvoir que celui qu’on leur donne. Ainsi en est-il également des dictateurs, qui à l’époque de cette histoire proliféraient tout autant, et des maffieux, quoique les 3, le parrain, la marraine et leur engeance, soient plus liés qu’on ne le supposait.

- Je ne comprends pas, dit quelqu’un qui la connaissait bien, tous les gros propriétaires vont chez elle.

- Ils y trouvent peut-être leur compte.

   Parce que la ville appartenait surtout à quelques grandes familles issues de l’agro-alimentaire, comme dans le Nord le textile jusqu’aux années 1970, ailleurs les vignes, entre autres celles de Champagne, ou les porcelaines à Limoges, qui avaient toutefois réussi à mettre en place un ingénieux système de coopératives.

 

   En réalité, elle ne s’appelait pas Cruella. C’était le nom que son associé lui avait donné.  Bouffi de lui-même tout également,  mais moins doué pour le dissimuler derrière des airs humbles, il se vengeait méchamment sur le personnel sous-hiérarchique, trop lâche pour l’affronter, elle, ou pour claquer la porte.  Il prenait ses clients de haut,  laissait parfois échapper un commentaire sur la tristesse de son sort sans jamais être bien net. Il attendait son heure. Mais elle ne venait pas et il commençait à se morfondre. Les os qu’elle avait lâchés pour le tenir sous sa coupe étaient devenus comme les poutres de maisons qu’elle vendait en vantant leurs mérites, poussière qui bientôt le transformerait en poussière sans qu’il réussisse à atteindre une de ses ambitions. Mais il ne savait comment l’obliger à tenir ses promesses orales. Son dernier os était déjà bien rongé, il se morfondait, et cela transparaissait dans ses yeux fatigués, désabusés, haineux et ses manières tranchantes. Toutefois, il était prêt à la mordre et à la confondre si l’occasion se présentait.

 

   Au même moment, Morgane M  pensait à elle encore plus douloureusement,  jusqu’à se dire que s’il elle avait eu une arme à sa portée, dans une pulsion de colère, elle aurait été capable de l’attendre à la sortie de son étude et de tirer. Sa propre vie aurait été définitivement compromise, mais ne l’était-elle pas déjà, battant des ailes, sombrant comme d’autres, prise à la gorge par ce logement inhabitable pour lequel elle s’était endettée à l’heure de la retraite. Elle aussi, qui comme la majorité s’était crue inaccessible à l’escroquerie :

- mais comment est-il possible de se montrer aussi naïf, ma bonne dame, jamais cela ne pourrait m’arriver, je fais trop attention,  je ne crois pas n’importe qui, n’importe quoi…

   Et elle avait plongé dans une entourloupe qui risquait de tourner à l’enfer : un appartement où l’on avait minimisé la mérule, dont elle entendait parler pour la première fois, une mérule farceuse qui avait envahi l’immeuble voisin, le rez-de-chaussée, les étages, mais pas (encore) son appartement du premier. Bien que le nom ait été mentionné, parmi tant d’autres, dans les textes, il n’était là que pour faire joli, que pour montrer combien tout avait été détaillé au mot près, mérule, comme la mer, comme la rue, comme la rivière qu’elle entendait murmurer contre son mur au nord-est, et la foule qui rendait le quartier vivant après un séjour en campagne bretonne et isolée. Elle s’était enthousiasmée.

 

   S’ils s’étaient rencontrés,  le jeune homme imbu et la vieille dame effondrée, peut-être auraient-ils pu s’entendre pour se faire à eux même justice, puisqu’aucune justice ne semblait  troubler la notaire, que la justice elle la tenait en main, connaissant tous ses méandres, comme elle connaissait parfaitement celles de la rivière qui traversait sa ville et rendait les habitations, parfois inondées, ou mal entretenues, insalubres.  Elle possédait l’art de rédiger des textes inattaquables, d’embrouiller, de magouiller, et manifestement certains profitaient de ses qualités et soutenaient de telles compétences, et ils n’étaient pas n’importe qui.

  

   La cliente avait acheté à la notaire cet appartement, et après de premières idées de suicide contrariées par le fait que le Trieux à cet endroit ne charriait guère plus de 30 cm d’eau, à l’époque, elle avait décidé de ne pas se jeter par la fenêtre, de ne pas baisser les bras, de s’adapter, de positiver. Positiver quand on risque de recevoir un jour ou l’autre le toit, à défaut du ciel, sur la tête n’était pas si simple. Mais elle avait perçu dans la forme brune qu’avait pris la mérule lors du changement de fenêtres et de l’éclatement du revêtement  un ange. Certes, elle s’était affolée et avait appelé toutes les entreprise de traitement et les experts de l’annuaire, pas les premiers, ceux qui l’avaient rassurée, mais, après avoir avalé leurs commentaires catastrophiques, rencontré un psychiatre, elle avait décidé de rechercher en elle les ressources qui lui permettraient de dépasser ses cauchemars, ses terreurs. Elle avait effacé  son ange gardien à coups de burin, mais n’avait pas manqué d’en garder une photo, et il ressemblait encore plus à un ange, et elle allait faire de ce lieu précaire un endroit qui lui ressemblait et où elle s’éclaterait :

- un mois, un an, plus, je prendrai appui, ce sera mon tremplin…

Et elle se sentait rajeunir, oublier sa maladie, trouver à la vie plus de goût et de sens, manquer de temps, aussi.

   Elle avait également, est-il indispensable d’ajouter, 3 amies qu’elle s’était faites sur le tas et le tard, Eliane, rencontrée en cherchant la sortie de la mairie, Elise,  aperçue pour la première fois à l’une de ses expositions, car elle était plasticienne, et Elisabeth, qui défendait vigoureusement ses idées sur les forums d’internet, sans jamais se départir de sa respectueuse politesse, une rareté dans ce type de relation où l’on se lâchait beaucoup. La première avait travaillé à Paris et regagné la Bretagne, comme beaucoup de bretonnes, la seconde avait navigué sa vie en Bretagne, mêlant son art à d’autres métiers plus lucratifs, s’incrustant de temps en temps dans les milieux culturels berlinois ou new-yorkais, mais si vitement qu’elle avait bénéficié de peu de temps pour laisser des traces, la troisième avait rejoint la Bretagne après le Luxembourg et Châteaudun, comme un endroit de chute possible. Et ces 3 amies l’avaient également sauvée de la déprime.

    Elles ne se connaissaient pas, car la cliente évitait de les inviter dans son habitat indigne (elle avait appris ce mot auprès d’associations qu’elle s’était mise à fréquenter après le passage de l’ange brun, et l’employait à toutes les sauces, car il décrivait bien les méfaits de la mérule et des pigeons qui avaient suivi,  et ils ne manquaient pas de culot, bien qu’ils n’arrivent pas à la cheville de Cruella Batisda, n’étant pas instigateurs des dégâts qu’ils causaient, n’y goûtant nul plaisir. Tandis que Cruella en tirait la succulence de sa vie).

 

  Donc, après l’inévitable période d’abattement et la rumeur publique,  elle finit par se rendre aux raisons de ses amies. Il fallait remonter de la fange (plutôt de la fiente, dont elle avait lu sur internet qu’elle pouvait permettre d’accéder à 40 maladies, du pourrissement des bois, que des journaux professionnels spécialisés estimaient plus dangereux que l’amiante,  mais il avait fallu 30 ans pour que les dégâts  des algues vertes soient mis à la mode, on en était loin pour la mérule), retrouver les petites joies de la vie au jour le jour, de l’amitié qui entoure.

   Il y eut même un hasard qui les invita ensemble, dans son appartement entouré des mérules du rez-de-chaussée et des étages supérieurs, mais pas encore atteint, rendu agréable à vivre par quelques petits travaux qu’elle y avait entrepris, le décorant d’art brut hélas éphémère, mais la précarité ne l’ennuyait pas puisque cet art n’avait pas l’heurt de plaire au public, même s’il avait reçu l’aval du ministre Malraux qui a fait déclarer le Palais Idéal du facteur Cheval chef-d’œuvre authentique et attiré ainsi des millions de touristes, mais qui est mort depuis. Et elle ne connaissait aucun Malraux dans son entourage, ses voisins s’appelaient Arnaud, Baptiste, Florence, Mustapha ou Brahim. Elle était définitivement démodée et mal barrée, comme lui avait expliqué un des multiples avocats et autres défenseurs du consommateur auxquels elle s’était adressée et qui l’avaient souvent déçue : elle ne rentrait pas dans les normes.

   Cruella Batisda continuait à dormir d’un sommeil jouissif, ayant créé son monde à son image, à celui de la ville, encore empêtrée dans sa ruralité, sans savoir qu’elle perdait du terrain, que le monde changeait, et que les vitrines aussi auraient dû se mettre au goût du jour, ou alors garder complètement les charmes d’antan, bref, se créer une personnalité que l’équipe de football, qui ne faisait plus jouer un gars du pays, permanence en gros panneaux sur la place du centre, ou que les marchands de souvenirs qui ne vendaient que du déjà vu, ne contribuaient pas à amener.

    Heureusement, la ville possédait une richesse qu’elle allait devoir valoriser, ses grosses pierres, ses immeubles historiques, ses vestiges de châteaux, et cette rivière qui la traversait, pleine de charmes, des lavoirs qui auraient pu être les écrins de joyaux ignorés, des arbres centenaires aux formes poétiques, et surtout, le silence de ces lieux fréquentés uniquement par les piétons, les pêcheurs, les joggers, les porches avec leurs arrière-cours surprenantes, les allées pas toutes aménagées le long du Trieux, les venelles, les chapelles, les vues d’une ville pleinement intégrée à la nature, la richesse lourde de son histoire et le désir de ses habitants de la transformer en espace plus convivial, en lieu de rencontres plus familiales, plus intergénérationnelles, plus culturelles.

   Cruella Batisda ne se préoccupait pas de l’avenir de la ville, du nombre de ses chômeurs, de ses alcooliques, le maire décrétait que les gens n’étaient plus autorisés à boire ou à se montrer saouls en pleine rue et le problème était résolu, les voitures mal garées, les poubelles débordantes, les chiens errants ou crottant allaient être taxés, et tout rentrerait dans l’ordre. On ne regardait pas le problème à la base.

   Ses rêves s’embellissaient de l’argent facilement gagné,  elle faisait des irruptions de plus en plus brèves à son étude, le personnel ayant été bien formé, et l’associé bien saucissonné, ou le contraire : elle possédait bagout et dossiers sensibles sur chacun, une faute professionnelle, une promesse de promotion, qui les maintenaient tous dans les limites de leur tache. Elle rappelait un homme plus célèbre qui usait des mêmes procédés : la période atteignait les sommets de l’immoralité, des émeutes de la faim avaient été brisées, des révolutions et des chutes de dictateurs se multipliaient, mais aidés par les occidentaux dans les pays surtout pétrolifères, et même chez les occidentaux, cela commençait à remuer, du côté de Wall Street et d’un système dit démocratique où ceux qui possédaient l’argent possédaient le pouvoir, et trouvaient que les autres qui ne s’étaient pas faits à la force du poignet, souvent le poignet des plus pauvres, coincés par accident dans des dettes qui atteignaient vite des proportions gigantesques et payaient grassement les banques, la justice , tout ce qui tournait autour, n’étaient que des fainéants, pas assez sportifs pour jouer au golf ou au surf, pas assez de bagout pour se lancer dans des projets qui demandaient de l’argent qu’on ne prête qu’aux riches.

   On la rencontrait plus sûrement dans des réunions ou des réceptions de notables, où elle soignait sa réputation, découvrait de nouveaux champs à exploiter, choyait ses relations utiles.

   Certes, la cliente avait écrit à la préfecture et à la direction départementale des affaires sanitaires et sociales, qui avaient transmis ses doléances à la mairie où Cruella Batisda avait ses entrées, et  même à l’ordre des notaires : mais Cruella Batisda avait agi de concert avec une agence immobilière pour la vente de cet appartement, les agences immobilières étaient de ce point de vue utiles malgré les pourcentages sur les affaires qu’elles lui faisaient perdre et elle les choisissait toujours pertinemment. Ainsi, elles pouvaient se relancer indéfiniment la balle. Cruella Batisda pouvait continuer à dormir paisiblement.

   Elle  croquait les hommes aussi, mais de façon plus sporadique, elle avait entrepris 2 mariages qui lui avaient beaucoup rapporté, et s’étaient terminés lorsque les maris qu’elle avait arrachés à leur couple en crise, cela avait été plus amusant que de mettre la main sur des êtres disponibles, avaient fini par se rebiffer devant ses accès d’autoritarisme, d’humiliation, de perversité narcissique, en disparaissant, d’un seul coup, après lui avoir signé des donations. Elle cassait toujours du couple, mais jetait l’autre après l’avoir usé, mante  en quête d’amants à dévorer, de vies communes à défaire : même si des femmes pardonnaient les infidélités, leur mémoire n’oubliait jamais.

   Tout cela se passait évidemment dans la plus grande discrétion. Elle-même n’exhibait pas de tenue provocante, ses frasques extérieures étaient aussi bien dissimulées que ses opérations en son étude, derrière une façade agréable, même si ses nouveaux locaux connaissaient eux aussi des fuites au niveau des plafonds, mais sans doute avait-elle des liens particuliers avec l’artisan  et des plaques qui se décollaient et prenaient une teinte glauque qui correspondait bien à ce que pouvaient attendre  les clients installés dans une salle vitrée et qui ignoraient encore tout de leur funeste sort.

   Les amies de la cliente, après leur visite chez celle-ci, ne s’étaient pas séparées tout de suite, avaient pris un pot au café Saint-Michel, au bout de sa rue, où elles parlèrent doucement sous le regard appuyé des habitués du bar, et échangèrent leurs coordonnées.

   Elisabeth fut la première à prendre une décision : elle décida de suivre Cruella dans ses itinéraires familiers, mais ce fut pour confirmer tout ce que l’on savait déjà : qu’elle possédait une villa luxueuse en campagne, qu’elle ne passait à l’étude que quelques minutes en début de matinée pour signer les dossiers préparés par son personnel, comme le font d’autres chefs d’entreprises ou hauts fonctionnaires, plus quelques rendez-vous certains matins en surplus, que les soirs la menaient dans les lieux les plus scabreux de St-Brieuc ou jusqu’à St-Malo, mais cela n’apportait aucune information de plus sur sa vie relâchée, qu’elle fréquentait du beau linge, que la deudeuche d’Elisabeth avait du mal à suivre la porsche de Cruella, mais par bonheur les chemins de Bretagne ne permettaient pas des vitesses excessives.

   Elise avait proposé des affichettes qui dénonçaient sournoisement les pratiques notariales, mais celles-ci étaient vite recouvertes par les grandes affiches des événements culturels. C’était un problème, d’ailleurs : les petites associations qui tentaient de se montrer avec leurs maigres moyens sur les panneaux prévus à cet effet se faisaient vite envahir par les gros mastodontes : c’était cela, l’affichage libre.

   Eliane, elle, furetait dans les coins de la mairie, à la recherche de renseignements. Elle finit par être inscrite à toutes les associations de la ville, de la bibliothèque à la chorale, du secours populaire à l’armée du salut aux restos du cœur, à la troupe théâtrale, aux danses bretonnes, au parti socialiste, au parti de l’opposition, au parti  sans étiquette, au parti de l’Union pour un Mouvement Populaire, à la Fédération Nationale des Syndicats des Exploitants Agricoles, à Confédération Paysanne, Force Ouvrière, Confédération Française Démocratique du Travail, à la Confédération Générale du Travail…

   Lorsque les 3 Li se réunirent pour établir le bilan de leurs actions,  Elisabeth, alanguie sur le canapé, éparpillant sa longue chevelure argentée et ses saris indiens, se plaignit de sa voiture qui commençait à rendre l’âme, avec des bruits de ferraille inquiétants qui ne la rendaient pas discrète.

- Oui, mais si tu ne l’avais pas en plus peinte en rouge fluo, critiqua Elise.

- Ce n’est pas la peinture qui use mon moteur, quand même…

- On ne sait jamais, l’influence des couleurs…

- Vous avez fini, intervint Eliane.

- Si elle n’aime pas le couleur de ma voiture…

- Ce n’est pas seulement la couleur : y avoir ajouté une crête…

- Comme les motards ont sur leur casque : j’ai toujours rêvé de faire de la moto…

 - Ce n’est pas la question, intervint Eliane. Tu n’as donc rien trouvé ?

- Une petite habitude qu’elle a cependant. Elle entre chaque semaine dans un taudis, à demi effondré, en pleine campagne.

- Tu es allée y voir de près ?

- Comment aurais-tu voulu que je fasse ? C’est au bout d’un chemin désert. Déjà, j’ai eu la chance de pouvoir m’arrêter et faire demi-tour dans un bosquet d’arbres, et je n’ai pas attendu qu’elle me repère pour disparaître aussi vite que ma deudeuche essoufflée me l’a permis. C’est un endroit quasiment impossible à repérer, entouré de forêts, cerné de monticules.

- Peut-être devrions-nous élucider. Ce genre de lieu ne lui ressemble pas.

- Nous irons toutes les 3, décida Eliane. Nous prendrons ma voiture.

- Comment approcherons-nous ?

- Nous déciderons sur place.

- Evitez les talons. Par là, c’est boueux et rempli de déchets. Et dangereux.

- Comment le sais-tu puisque tu ne t’es pas approchée ?

- Parce que j’ai vu…

   Elise qui était originaire de la campagne, une brune surmontée d’un chignon, toujours mise simplement, dit qu’elle avait des bottes qui seraient parfaites pour l’occasion, et proposait même d’emmener son chien, au cas où.

- Le chien ? Mais il mettra des poils partout, protesta Eliane

- Je le maintiendrai dans une couverture.

- Et à quoi servira-t-il ?

- On ne sait jamais…

- De toutes façons, c’est la seule piste que nous ayons, décréta Eliane, cheveux courts, toute habillée de blanc.

- Evite quand même le blanc si tu vas par là, insista Elisabeth.

- Je porterai un jean. C’est ce qu’il y a de plus pratique. Et des chaussures de marche.

   Elles ne prévinrent pas Morgane. Elles ne voulaient pas l’inquiéter. Elle se débattait  assez avec ses problèmes. Elles prirent la route, suréquipées et surexcitées. Elisabeth les fit tourner un peu :

- Ben alors, tu reconnais ou pas ?

- C’était le jour. Là, en pleine nuit, plus rien ne se ressemble.

- Quand même, tu l’as faite combien de fois, cette route ?

- 2 ou 3.

- Et t’as pas un repère ? Il y a des heures qu’on tourne. Je vais bientôt être en rade d’essence.

- Ah, c’est peut-être bien par là. A droite.

- Ok. Sinon, on fait demi-tour et on revient demain…

   On revint le lendemain. Elisabeth retrouva effectivement plus facilement la route. Mais elle n’était pas rassurée. Elle guettait la porsche.

- Qu’est-ce qu’on risque ? La route est à tout le monde, non ?

- C’est  pas une route, c’est un chemin…

- On a le droit de se promener…

- Ben c’est pas très fréquenté : ça mène nulle part…

- On peut s’être trompé, aussi…

- Il serait temps de faire demi-tour. Ou de s’arrêter et de continuer à pied.

- Et la voiture, on la cache où ? Derrière ton bosquet, on la voit pas de la maison : mais de la route, si.

- Allez, on continue jusqu’à la maison. On trouvera bien à la planquer là…

- Vous croyez ?

- Mais c’est  pas que t’aurais peur ?

- Je suis juste prudente.

- On va avancer comme ça.

- Si tu t’avances et qu’elle se recule…

- Elise… 

- Ben voilà, on est arrivé. Je me gare derrière…

- Quelle drôle de maison…

- Elle me rappelle celle de Beslé, tu sais, la gare de l’Hagard.

- Elle est encore plus entourellée, encorbellée, exotique…

- C’est le même fantôme qui l’habite…

- Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

- Le tour, et puis on entre…

- Et s’il y a quelqu’un ?

- Y a pas l’air…

- Mon chien ne sent rien…

- On va frapper, et on verra bien…

- Frappe pas trop fort, la porte a vraiment pas l’air en bon état…

- C’est le palais de la belle au bois dormant, entouré de ronces !

- Une chance qu’on se soit habillées en conséquence…

- Quand même, on voit que le passage de l’entrée est fréquenté : c’est tassé, par ici…

- Alors, allons-y…

- On peut pas refaire le tour ?

- Pourquoi, tu veux entreprendre une étude archéologique ?

- Non, elle est prudente.

- On n’en sortira jamais…

- Pour l’instant, on n’y est toujours pas entré. 

- Alors, allons-y…

Pas de sonnette à la porte, mais les coups résonnèrent dans le silence. Et ne provoquèrent aucune réaction.

- On fait quoi maintenant ?

- On rentre…

- Tu peux pas faire ça !

Eliane haussa les épaules et tourna la poignée. Mais la porte était fermée à clef.

- Tu vois, on peut pas.

- On va bien trouver un moyen.

- On a pas le droit.

- Allez, on fait le tour, à pied…

Tout était peint en bleu, des fenêtres avec des balcons de bois qui malgré la vétusté, s’accrochaient encore, bien que parfois de guingois, un supplément de charme pour qui n’y habitait pas et ne devait pas affronter leur solidité, des escaliers de ciment qui contournaient des tours, des recoins, semblant parfois ne mener nulle part. Les Li étaient émerveillées, sauf Elisabeth, toujours inquiète. Les façades étaient décorées de toutes les façons, mosaïques, sculptures, pierres extraordinaires. Elles finirent par découvrir une fenêtre seulement munie d’un grillage, déjà bien arraché, qu’elles n’eurent aucun mal à défaire complètement, en fait, ce fut la fenêtre entière qui céda, dans un bruit qui épouvanta Elisabeth.  A l’intérieur, Elise, la plus audacieuse,  découvrit un univers de pigeons qui se mit à voler dans tous les sens. Son chien la suivit et y mit encore plus de pagaille. Eliane attendit qu’ils sortent avant de se hisser à son tour. Elisabeth restait sur l’escalier.

- Alors, tu viens ?

- Et si elle passait ici ? Il faut quelqu’un pour faire le guet.

- Elle est seule. Nous sommes 3.

- Viens, c’est incroyable, à l’intérieur.

- Et si elle venait ?

- On entendrait sa voiture. Et tu prends bien plus de risques si tu restes seule.

Cela décida Elisabeth. La pièce était toute petite mais bien claire, une sorte de salon, et de chaque côté de la table 2 fauteuils 2 places de son exacte largeur délimitaient son centre. Tout au fond, sur un lampadaire, la boule ronde d’une lampe était surmonté d’un chapeau claque. Tout autour des étagères exposaient des cafetières, doubles, rouges pour la plupart. Dans un coin, un porte-bouteilles valorisait des dizaines de tasses à café. Il y avait des coquillages aussi, qui dataient des années 25, rangées sur des étagères, des poupées habillées à l’ancienne.

- Comme c’est joli, et minutieux, s’exclama Elisabeth.

 La pièce suivante était obscure, mais tous ses murs étaient ornés d’objets curieux, rares, une vieille machine à calculer à moitié enfoncée dans un mur, des pots à lait suspendus au plafond et qui rendaient un son de cloche quand on les manipulait…

- Chut, suppliait Elisabeth.

- On est en pleine campagne, qui donc nous entendrait ?

- La notaire…

- Encore elle ? Tu deviens obsédée…

Elles visitèrent d’autres pièces, arrivèrent dans un cave.

- Il faudrait aller chercher une lampe dans la voiture, constata Eliane.

- J’y vais, proposa Elise.

- Je te donne les clefs.

Elles patientèrent en admirant un bar particulièrement travaillé, dans lequel l’artiste avait soudé des instruments de musique en cuivre coupés dans leur longueur, trombone, cor de chasse… Elise revint rapidement. La porte de la cave était particulièrement ouvragée, comme dans un château ancien. Des clous, du fer forgé l’ornaient. L’escalier était étroit, tournant, humide, et descendait très bas.

- Il n’y a pas de souris au moins, s’angoissa Elisabeth.

- Elles ont plus peur de toi que toi d’elles.

- Et puis, le chien s’en occuperait.

- Ce n’est pas que j’ai peur, mais je n’apprécie pas.

- Quel silence dans cette cave…

- Et après, il faudra remonter tout ça, se plaignit Elisabeth.

22:39 Écrit par viviane rommelaere dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

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